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LES MIGRATIONS ET LA POLITIQUE SUR LES
GRANDES VILLES À ROTTERDAM
2. Politique sur les grandes
villes à Rotterdam
2.1 Introduction
Le processus d'immigration
décrit dans le chapitre précédent s'est déroulé dans un
contexte de développement socio-économique. Suite à une
période de reconstruction à Rotterdam après la Deuxième
Guerre mondiale, les années soixante et soixante-dix ont été
caractérisées par une forte croissance économique, la
promotion de l'égalité sociale et la mise au point de l'État
providence. À partir du milieu des années soixante-dix, une
politique de revitalisation urbaine a été appliquée dans les
grandes villes. Des investissements importants ont été faits
dans les quartiers des vieilles villes, les maisons existantes
ont été rénovées et de nouvelles habitations ont été
construites en veillant à ce qu'elles demeurent abordables pour
les gens à plus faible revenu. Cette politique a été
accompagnée d'efforts en matière d'éducation et d'aide
sociale.
À la fin des années
soixante-dix, on a cependant commencé à constater un déclin de
l'économie nationale, se manifestant principalement par des
conséquences négatives dans les grandes villes des Pays-Bas. La
misère sociale s'est concentrée dans certains quartiers, non
seulement dans les vieux quartiers rénovés, mais aussi dans
certaines des banlieues d'après-guerre. Ces secteurs ont été -
et sont encore - aux prises avec un pourcentage élevé de
chômage à long terme et un niveau de criminalité relativement
élevé (surtout lié à la drogue), de même qu'avec la
présence d'une grande proportion de membres de minorités
ethniques, ayant souvent de grandes familles. L'émergence des
"écoles noires" est une indication des problèmes qui
se sont posés dans ces quartiers.
L'économie néerlandaise a connu
une reprise au cours des dernières années et le taux de
chômage est en baisse, mais il n'en est pas tout à fait de
même à Rotterdam. Les problèmes de chômage et de pauvreté
connexe semblent être devenus des problèmes exclusifs des
grandes villes. On craint de plus en plus la formation de ghettos
dans certains quartiers des grandes villes et le fractionnement
de la société qui en découle.
Le gouvernement néerlandais et
les conseils municipaux des quatre grandes villes d'Amsterdam, de
Rotterdam, de La Haye et d'Utrecht (le G4) se sont donnés la
tâche de prévenir ce fractionnement, comme cela se fait
ailleurs dans le monde. Leur approche est axée sur les
problèmes socio-économiques plutôt que sur la dimension
ethnique. Il s'agit de prévenir et d'éliminer la misère
sociale pour la population des secteurs menacés des villes. Le
fait que cela concerne principalement des anciens migrants est
significatif, mais non décisif pour la mise en uvre de la
politique sur les grandes villes (GSB), en place depuis 1995.
Dans une entente signée cette année entre le gouvernement et
les quatre conseils municipaux, ces efforts ont été exprimés
de la façon suivante :
"Comme ailleurs en
Europe, il semble émerger aux Pays-Bas un processus
d'érosion dans les villes qui affecte la vitalité de
l'ensemble de notre société sur le plan social et
économique. Il faut donc lancer une grande offensive pour
lier la sécurité et l'habitabilité des villes à des
améliorations des conditions préalables à la croissance
économique. Le temps du changement est maintenant venu. Il
doit y avoir plus d'activité commerciale dans les grandes
villes. Nous devons de plus empêcher qu'il se dessine une
dichotomie entre les plans socio-économiques, sociaux et
ethniques dans les villes et dans certains quartiers en
particulier".
2.2 Élaboration de la
politique sur les grandes villes
Le passage précédent démontre
que la politique doit avoir deux volets, c'est-à-dire
l'élimination de la pauvreté, combinée au renforcement de la
structure économique.
Cette approche est conforme au
renouveau social, le programme de politique à long terme auquel
ont participé le gouvernement national et les conseils
municipaux entre 1991 et 1995. Le programme était fondé sur les
principes suivants :
individualisation,
politique axée sur une situation particulière et les
besoins des personnes dans cette situation;
coopération,
coordination mutuelle des efforts de divers organismes;
mise à contribution,
arrimage à la motivation des groupes cibles concernés;
prévention, mesures
visant à prévenir les tendances indésirables, plutôt que
d'ignorer les problèmes.
Les trois premiers principes se
sont clairement traduits par des résultats concrets au cours de
la période de renouveau social, par exemple par le biais de
points de service pour les résidents et les entrepreneurs
(individualisation), la gestion de quartier (coopération), et
l'"Opzoomeren" (mise à contribution des résidents).
Le principe de la prévention s'est cependant concrétisé moins
clairement.
En juin 1994, suite aux
dernières élections parlementaires, les conseils municipaux
d'Amsterdam, de Rotterdam, de La Haye et d'Utrecht ont présenté
leurs souhaits aux nouveau gouvernement. Le terme
"pauvreté" a été mis en évidence dans une
perspective de développement :
"Dans les quartiers
les plus menacés des villes se manifeste une spirale
descendante, attribuable au niveau élevé de chômage,
d'insécurité, de vandalisme, de dépendance à l'égard de
l'aide sociale, de détérioration de l'habitation et de
négligence de l'environnement résidentiel".
À partir de cette perspective de
développement, on a établi un lien clair entre les grandes
orientations sociales et économiques. Le renforcement de la
structure économique, l'amélioration de l'infrastructure de
l'économie locale et le soutien de l'activité commerciale
doivent aussi viser, de concert avec les sources de revenu, à
créer des conditions favorables au maintien de la sécurité et
de l'habitabilité. L'arrimage des mesures sociales et
économiques crée une valeur ajoutée. Par exemple, les mesures
touchant l'éducation améliorent les chances pour les enfants
des quartiers défavorisés de trouver un emploi, mais aussi les
possibilités des employeurs de recruter les employés qui leur
conviennent. Les mesures de sécurité et d'habitabilité doivent
rendre les quartiers plus attrayants pour y investir, y
travailler et y vivre.
Cette approche présente aussi
une nouvelle synthèse de la pensée économique et sociale, qui
ne semblait pas être une combinaison logique au cours des
dernières décennies : d'une part, la pauvreté n'est plus
considérée comme un phénomène purement social qui doit être
corrigé par la redistribution des ressources sociales
(raisonnement dominant du développement de l'État providence);
d'autre part, le phénomène de la pauvreté n'est plus
considéré comme une simple conséquence de l'échec individuel
(raisonnement populaire au cours des années quatre-vingt).
On a innové dans la recherche de
solutions. La plupart des situations de pauvreté dans les
grandes villes ont une cause économique, soit le chômage
structurel résultant d'un excédent de chercheurs d'emplois peu
qualifiés. La cumulation connexe des problèmes a des
répercussions négatives sur la sécurité et l'habitabilité.
En elle-même, la politique sociale ne suffit pas à renverser la
spirale descendante. Pour trouver une solution, il faut aussi
appliquer une politique économique ciblée, axée sur la
revitalisation de l'économie urbaine.
Les quatre grandes villes ont
trouvé une oreille attentive au sein du nouveau gouvernement
Kok. Dans l'entente de coalition d'août 1994, un paragraphe
distinct a été consacré aux grandes villes. On y a avancé le
terme "politique sur les grandes villes (GSB)" et on a
chargé un secrétaire d'État particulier (sous-secrétaire),
M. J. Kohnstamm, d'élaborer cette politique.
Les ententes sur la création de
programmes de politique intégrés en vue de la revitalisation
des grandes villes ont été établies dans un accord conclu avec
les villes d'Amsterdam, de La Haye, de Rotterdam et d'Utrecht (le
G4) le 12 Juillet 1995. Le 30 octobre 1995, un
accord semblable a été conclu avec qinze autres villes de
taille moyenne (le G15).
L'accord avec le G4 couvre les
domaines suivants de politique :
* travail
* éducation
* sécurité
* prise en charge
* habitabilité
Pour chacun de ces domaines de
politique, on a convenu d'objectifs, de mesures et de résultats
mesurables à atteindre dans les quatre années suivantes.
Dans le domaine
"travail", les résultats prévus peuvent être une
réduction à long terme du chômage (avec comme critère le
pourcentage de la population active en chômage pendant plus d'un
an) et une augmentation du nombre des petites et moyennes
entreprises ( avec comme critère le nombre d'employés et le
nombre de mètres carrés utilisés pour l'activité
commerciale). Les mesures sont liées à la stimulation à grande
échelle de la création d'emplois au gouvernement et dans le
secteur des affaires et le soutien aux entrepreneurs débutants.
Dans le domaine
"éducation", les résultats prévus peuvent être une
augmentation de la moyenne des résultats au primaire et du
rendement de l'enseignement secondaire, en plus de
l'amélioration de la coordination entre l'éducation et le
marché du travail. Les mesures convenues sont principalement
liées à l'accroissement du rôle des municipalités dans la
direction de la politique en matière d'éducation.
Dans le domaine
"sécurité", on vise l'amélioration de la sécurité
objective (mesure de la criminalité) et de la sécurité
subjective (sentiment de sécurité). Les résultats sont fondés
sur les données de la police et des questionnaires (surveillance
des services policiers). Les mesures comprennent des plans de
sécurité de quartier, la nomination de surveillants, la lutte
à la criminalité chez les jeunes et l'augmentation des
ressources de lutte contre la drogue et la création de refuges
pour les toxicomanes.
Le domaine "prise en
charge" concerne les membres les plus vulnérables de la
société urbaine, comme les sans-abris, les anciens patients
psychiatriques et les toxicomanes. Les mesures consistent entre
autres en systèmes de santé mentale, d'évaluation et
d'enregistrement aux fins des pensions d'aide sociale et la
prévention de linstitutionnalisation obligatoire.
Dans le domaine
"habitabilité", on vise entre autres à prévenir ou
à combattre les nuisances publiques, la tension entre des
groupes de la population, l'appauvrissement de l'environnement
résidentiel et la ségrégation spatiale des défavorisés dans
certains quartiers. Les mesures comprennent la mise en oeuvre de
programmes intégrés de gestion de quartier et de district et la
construction de logements plus coûteux dans certains quartiers,
et moins coûteux dans de nouveaux quartiers, de façon à
contrer la ségrégation spatiale.
L'Institut de recherche
socio-économique (ISEO) de l'Université Erasmus de Rotterdam a
été chargé de mesurer les résultats dans les domaines de
politique mentionnés pour toutes les villes où s'applique la
politique sur les grandes villes au cours des prochaines années
et de les consigner en vue de les publier dans un rapport annuel
sur les quatre grandes villes. Jusqu'ici, deux rapports ont été
publiés.
2.3 Approche propre
au secteur
Dans la foulée de l'accord entre
le gouvernement et le conseil municipal, on a consacré beaucoup
d'énergie à ce qu'on appelle l'approche propre au secteur à
Rotterdam. Une des caractéristiques de la GSB est qu'elle vise
le renouvellement de l'approche en plus du renouvellement du
contenu de la politique axée sur les grandes villes. Les
programmes de politique conjoints du gouvernement central et du
G4 intégrés à l'accord visent à éliminer le cloisonnement de
la structure et à combiner les forces des organismes
participants. Des tâches importantes en matière de politique
sont par conséquent déléguées aux municipalités par le
gouvernement central :
"Il doit être
possible d'attaquer plus efficacement les problèmes de la
grande ville en renforçant la fonction de direction des
municipalités. Après tout, la complexité des problèmes
des grandes villes ne peut être réduite qu'au moyen d'une
approche intégrée au niveau et à l'échelle dans lesquels
s'inscrit cette complexité. C'est aussi dans ce cadre que
les villes doivent agir, et nous leur donnerons les moyens de
le faire. Elles devront se servir de la position que leur
offre cette entente pour attaquer les problèmes à
l'échelle du district urbain et du quartier".
À Rotterdam, on tente dans cinq
secteurs soigneusement choisis de la ville, d'éliminer la
tendance négative en consacrant des fonds et des ressources
humaines à des programmes intégrés et propres au secteur. Les
secteurs ont été choisis parce qu'ils étaient caractérisés
d'une part par une grande misère sociale et d'autre part, par un
potentiel de développement positif.
La vision du conseil municipal de
Rotterdam sur l'approche propre au secteur est fondée sur les
trois principes suivants :
* politique de
renversement des tendances
* intégration
* soutien
Le principe de la politique de
renversement des tendances découle de la nouvelle vision de
la pauvreté décrite plus haut. Une politique de renversement
des tendances vise d'abord à renforcer la structure économique
et à faire un usage maximal du potentiel économique de façon
à briser la spirale économique descendante.
Le deuxième principe, celui de
l'intégration, suppose que la promotion de l'activité
commerciale et de l'emploi doit être combinée à
l'amélioration de la sécurité, de l'habitabilité et de la
prise en charge. Il désigne aussi l'intégration de la
conception et de la mise en uvre des programmes, visant à
dépasser l'approche compartimentée selon laquelle les secteurs
de la politique municipale abordent souvent les problèmes.
L'approche propre au secteur permet d'appliquer concrètement le
principe fondamental de l'intégration de plusieurs façons :
* inscription par
divers organismes : données sur les instruments de
politique utilisés et diffusion des résultats à tous
les organismes participants;
* coopération entre
les organismes : une coordination et des
communications accrues entre les organismes participants
et la formation d'équipes conjointes de mise en
uvre augmentent l'efficacité des programmes de
politique;
* réflexion : des
renseignements cohérents et concrets sur les progrès de
la GSB dans les divers secteurs sont nécessaires en cas
de changement. Il faut d'abord procéder à une
réflexion en se fondant sur ces renseignements, de
façon à commencer par déterminer les causes;
* interaction :
les programmes de politique intégrés visent par exemple
un îlot, un quartier, un district ou une ville. À
chacun de ces échelons, il est possible de partager les
expériences de programmes semblables dans la ville.
Le principe du soutien signifie
que l'approche propre au secteur doit obtenir l'appui des groupes
cibles. Il faut distinguer entre les concepts suivants :
* perception populaire.
On ne peut pas mesurer l'efficacité de la politique en
se fondant uniquement sur les résultats objectifs; il
faut aussi tenir compte de la perception de la
population. La politique doit donc être adaptée à
cette perception et être identifiable par la population.
Les gens doivent être en mesure d'évaluer positivement
les résultats. C'est pourquoi de bonnes communications
sont essentielles à la politique en général et à la
GSB en particulier;
* participation des
groupes cibles. La GSB est fondée sur la
participation des groupes cibles concernés, comme les
résidents et les entreprises. Cette coopération prend
la forme de partenariats des secteurs public et privé et
va donc au-delà de la consultation publique. Le principe
fondamental est que la méthode de mise en uvre de
la politique est orientée depuis le début par la
coopération entre les groupes cibles concernés. La
participation des groupes cibles à l'élaboration et à
la mise en uvre des politiques peut aussi être
stimulée par le gouvernement (mise à contribution).
Un groupe de projet a été mis
sur pied pour chacun des secteurs sélectionnés à Rotterdam;
ces groupes sont composés d'administrateurs politiques, de
fonctionnaires, de résidents, de représentants du secteur
commercial, d'organisations sociales et de propriétaires
immobiliers.
Ces groupes de projet ont
préparé des programmes de politique intégrés pour la période
de 1996 à la fin de 1999, dans lesquels se concrétise
l'approche propre au secteur. Ces programmes couvrent tous les
domaines de politique pour lesquels la municipalité de Rotterdam
a conclu des ententes avec le gouvernement central :
* travail et activité
commerciale
* éducation et accueil des migrants
* sécurité
* habitabilité
* prise en charge
Pour la même période, soit 1996
à 1999, on a mis sur pied un programme de recherche sur les cinq
programmes de politique, afin de suivre les résultats de
l'approche propre au secteur. Ce suivi est lié aux rapports
annuels sur les grandes villes déjà mentionnés, que l'ISEO
(université Erasmus de Rotterdam) publie pour toutes les villes
couvertes par la GSB, et est commandité par le gouvernement
central. Vous trouverez plus de détails sur le suivi de
l'approche propre au secteur dans le chapitre 4.
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