Menu prinicpal
Au sujet de Metropolis
Politiques et recherche
Recherche
Événements
Partenaires
Publications
Metropolis Canada

English   

Montréal : laboratoire de cosmopolitisme entre deux mondes

 

6. Montréal au carrefour d'une société divisée

Jusque dans les années 1970, le cosmopolitisme de Montréal s’est bâti discrètement, loin des controverses culturelles, linguistiques et politiques qui ont toujours traversé la société montréalaise mais font d’abord référence à des enjeux nationaux. La situation est aujourd’hui bien différente, comme l’a bien montré le dernier référendum sur l’indépendance du Québec, en 1995, qui a révélé si besoin en était les divisions au sein des francophones mais surtout les divergences entre les anglophones et les Néo-Québécois d’une part et une majorité de francophones d’autre part, ces divergences faisant de l’île de Montréal une entité distincte du reste de la province sur le plan électoral. On ne saurait donc conclure ce portrait du Montréal pluriethnique sans évoquer même brièvement les enjeux démo-linguistiques qui mettent Montréal sous les feux de la rampe.

Les enjeux démo-linguistiques

Jusqu'à l'aube des années 1970, la question de l'immigration ne figurait guère à l'agenda des débats politiques, ceux-ci étant largement cristallisés par la question nationale, indissociable de celle de la survivance du français «au sein d'une mer anglophone». Cette préoccupation entraîna même, dans de nombreuses institutions publiques, dont l'école publique francophone, une attitude de méfiance voire de rejet face à des populations immigrantes attirées par la langue anglaise comme véhicule de promotion et de mobilité socio-économique (Anctil, 1996). Montréal était donc destinée à rester une ville bilingue, phénomène plutôt rare, à l'époque, en Amérique du Nord. Aujourd'hui, la question linguistique a rattrapé nombre d'États américains, dont certains suivent avec curiosité l'évolution du dossier québécois et montréalais.

Ce n'est qu'à la fin des années 1960 que l'on commence à réaliser l'impact de l'immigration internationale sur l'évolution du profil linguistique du Québec. À partir de la seconde moitié des années 1970, s'affirme la volonté politique de faire du français la langue commune de tous les Québécois, tout en préservant les droits des minorités linguistiques et culturelles (Gouvernement du Québec, 1977a). Le gouvernement du Québec adopte alors des mesures législatives destinées notamment à freiner l'anglicisation des immigrants et l'école apparaît de toute évidence comme un des lieux stratégiques où ce renversement de tendance doit s'effectuer. La loi 101 adoptée en 1977 (Gouvernement du Québec, 1977b) rend donc obligatoire la fréquentation de l'école primaire et secondaire en français pour tous les enfants établis au Québec à l'exception de ceux dont les parents ont été éduqués en anglais au Québec ou dans une autre province canadienne.

Cette législation, qui porte également sur la langue de travail, et à laquelle viendront s'ajouter des mesures sur la langue d'affichage pour affirmer le visage français de Montréal, change la dynamique linguistique à Montréal car au même moment s'affirme également la mobilité sociale ascendante des Québécois francophones grâce à l'expansion considérable de la fonction publique (Levine, 1990). Cette législation est aujourd'hui bien acceptée dans son volet scolaire. La loi 101 a, selon le bilan dressé par McAndrew (1993), inversé la tendance des minorités à fréquenter les écoles de langue anglaise : ainsi, 70 % des élèves allophones étaient inscrits en 1994 dans des écoles françaises sur l’Île de Montréal alors que cette proportion ne dépassait pas 11 % vingt ans plus tôt (Conseil scolaire de l’Île de Montréal, 1991).

Ces changements législatifs n’ont cependant pas éliminé toutes les ambivalences qui imprègnent le contexte dans lequel les immigrants construisent leurs stratégies d'insertion dans une société d'accueil qui reste dominée, particulièrement à Montréal, par la tension entre deux univers culturels et linguistiques.

Le français fait figure de langue officielle à Montréal, mais le bilinguisme en constitue la réalité incontournable, et ce, même si le groupe d'origine britannique a vu fondre ses effectifs depuis le début du siècle (Rudin, 1986). S'il représentait encore 26,3 % de la population vivant sur l'île de Montréal en 1931, son pourcentage est tombé à 7,2 % au recensement de 1991.

La répartition linguistique des groupes dans l’ensemble de la région métropolitaine par langue d’usage, c’est-à-dire par langue parlée à la maison , donne 71% pour le groupe francophone, 19% pour le groupe anglophone et 11% pour le groupe allophone. Ce dernier est proportionnellement plus important dans la Ville de Montréal où il représente 18% de la population totale, comme le révèle le tableau 4 qui présente la répartition des groupes linguistiques à différentes échelles territoriales.

Tableau 4 – Distribution de la population du Québec par langue parlée à la maison en 1991 (réponses uniques)

Territoire

N

Distribution en %

   

Français

Anglais

Langue non officielle

Total

Ville de Montréal 957 885 66% 16% 18% 100%
Reste de la communauté urbaine de Montréal 718 205 49% 38% 13% 100%
Communauté urbaine de Montréal 1 676 090 59% 26% 16% 100%
Reste de la Région métropolitaine de Montréal 1 314 640 86% 10% 4% 100%
Région métropolitaine de Montréal 2 990 730 71% 19% 11% 100%
Reste de la Province de Québec 3 692 410 95% 4% 1% 100%
Province de Québec 6 683 140 84% 11% 5% 100%
Canada 26 506 310 23% 69% 8% 100%

En 1991, 68,1% des immigrants sont de langue maternelle autre que le français ou l'anglais dans la région montréalaise (Baillargeon, 1997). Les proportions varient selon l'aire territoriale de référence, compte tenu de la concentration de l'immigration sur l'île de Montréal. On touche ici une question centrale dans le débat qui oppose ceux qui s'inquiètent de la mise en minorité prévisible des francophones sur l'île de Montréal et ceux qui invoquent la majorité confortable que conservent les francophones dans l'ensemble de la région métropolitaine. La carte 4 illustre cette dernière réalité.

Carte 4

Ces dernières années, de nombreuses études ont cerné les comportements linguistiques des immigrants. La connaissance du français est en nette progression depuis une vingtaine d'années, de 49 % en 1971 à 69 % en 1991 (Baillargeon, 1997). Mais la proportion d'immigrants qui ne connaissent ni l'anglais, ni le français est de 42,3 % pour les cohortes admises entre 1992 et 1996 (Québec (Province) - MRCI, 1997). Il s’agit, précisons-le, de données provenant, à l’occasion du recensement, de l’auto-déclaration des personnes, sur leur capacité de soutenir une conversation. Quand on sait l'importance du taux de rétention des langues d'origine au Québec, on peut facilement mesurer l'ampleur du défi. L'étude des transferts linguistiques s'avère donc cruciale.

Le rapport sur la situation de la langue française paru en 1996 conclut à une amélioration, certes fragile, de l'attraction relative du français par rapport à l'anglais (Gouvernement du Québec, 1996 : 146). L'utilisation du français dans différents secteurs de la vie quotidienne a fait l’objet de quelques études. On note ainsi que les immigrants récents connaissent et utilisent davantage le français que leurs prédécesseurs tant au travail qu’auprès des voisins et amis (Veltman et Paré, 1993; Monnier, 1993).

Le caractère névralgique joué par les immigrants dans le maintien du fait français est d'autant plus aigu que l'évolution démographique du Québec laisse entrevoir un sérieux déclin que seules pourraient freiner des politiques particulièrement vigoureuses pour encourager un relèvement des taux de fécondité - les indices synthétiques de fécondité ont oscillé depuis dix ans entre 1,35 et 1,65 (Québec (Province) - MRCI, 1997) — de concert avec des taux fort élevés d'immigration internationale (Ledent, 1993). Une décroissance démographique risquerait bien sûr de bouleverser la structure d’âge et, par extension, les politiques de redistribution sociale entre générations. Elle modifierait également l’échiquier politique canadien en affaiblissant le poids démographique et donc politique du Québec dans la Confédération. Depuis 1995, ce poids est descendu sous la barre des 25%.

 

[Retourner] [Table des matières] [Avancer]