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Montréal : laboratoire de cosmopolitisme entre deux mondes

 

5. Conditions d'habitat et vie de quartier : ségrégation ou segmentation ?

La concentration spatiale exceptionnelle de l'immigration internationale au Québec donne à la question de l'insertion urbaine des immigrants et plus largement des communautés culturelles une importance toute particulière. La fréquence des contacts tant positifs que conflictuels fait du partage des espaces communs tant matériels que symboliques un des aspects névralgiques de la coexistence de populations de diverses origines ethnoculturelles. Mais la présence immigrante contribue également à la dynamique urbaine particulière de l'agglomération. Dans une métropole confrontée aux effets en chaîne de l'étalement urbain, que seraient devenus les quartiers entourant le centre-ville de Montréal, s'ils n'avaient pas été réappropriés par les populations immigrantes ? Il y a dix ans, Goldberg et Mercer ont mis en évidence les particularités des villes canadiennes par rapport à celles de leurs consoeurs américaines et notamment une forme urbaine plus compacte avec un noyau central dense et des quartiers centraux denses et animés (Goldberg et Mercer, 1986). La vitalité de cette centralité tient, pour beaucoup, selon ces auteurs, à l'expérience qu'ont fait ces villes de l'immigration internationale 3. Cette hypothèse s'applique bien au cas montréalais. Voyons comment se présente la géographie de l'immigration et des origines ethno-culturelles de Montréal.

Concentration et dispersion

L'immigration européenne antérieure aux années 1970 était largement concentrée dans le coeur de l'île de Montréal. De part et d'autre du boulevard Saint-Laurent, les immigrants se sont établis dans les quartiers centraux, puis certains se sont éloignés des zones centrales au fur et à mesure de leur mobilité sociale. Aujourd'hui, l'établissement des nouveaux arrivants se fait dans une diversité de territoires. Les secteurs centraux entourant le centre-ville restent certes des zones d'accueil importantes, mais d'autres zones de transition se développent en périphérie. Un peu plus loin du centre-ville, le quartier Côte-des-Neiges est aujourd'hui un des principaux lieux où s'effectue le premier établissement des immigrants (Blanc, 1986). Mais il n'est pas le seul : plusieurs banlieues de l'île et même à l’extérieur de l’île fonctionnent aujourd'hui comme premiers quartiers d'établissement. La carte 1 illustre les secteurs de recensement en 1991 où plus de 25 % de la population était immigrante et dont au moins 25 % de celle-ci avait immigré entre 1981 et 1991.

Le centre de l'île reste bien sûr un lieu de prédilection pour ces immigrants récents, mais les banlieues sont elles aussi devenues des lieux d'établissement pour les nouveaux arrivants. Fait à signaler, parmi ces dernières, certaines comme Brossard ou Dollard-des-Ormeaux peuvent être qualifiées de banlieues aisées dont le standing contraste nettement avec celui de certains quartiers du centre ou de l'est de l'île. Le cas de Brossard se rapproche aussi de ce que Wei Li appelle un «ethnoburb», c'est-à-dire une banlieue résidentielle ethnique qui fonctionne aussi comme centre communautaire et comme place d'affaire dans la nouvelle économie (Li, 1994).

Cette géographie reflète bien la diversité sociale de la réalité ethnique montréalaise. À Montréal, l'ethnicité et la pauvreté ne sont pas des réalités qui, prises globalement, se recouvrent. Elle reflète également la diversité urbaine dans la mesure où les quartiers immigrants se retrouvent à la fois dans les quartiers anciens centraux, au tissu résidentiel dense et aux artères commerciales animées, que dans les banlieues périphériques récentes, composées de maisons unifamiliales et de centres commerciaux.

La carte 2 fait ressortir les secteurs de recensement qui possèdent un indice de concentration de population immigrée plus élevé que la moyenne de la région métropolitaine. Cette carte témoigne également du fort contraste qui oppose une périphérie largement non immigrante à l'île et ses territoires adjacents davantage cosmopolites. Le contraste est particulièrement frappant sur la rive nord, au-delà de l'île Jésus située juste au-dessus de l'île de Montréal. Les quartiers à majorité francophone de l'est de l'île où la présence immigrante était très faible il y a une trentaine d'années, possèdent aujourd'hui un indice de concentration plus élevé que la moyenne régionale. Enfin, il faut souligner que plusieurs secteurs du centre de l'île de Montréal possèdent une population majoritairement composée d'immigrants (Renaud et al. relèvent dans leur cartographie de l'espace montréalais deux ensembles de six secteurs de recensement dont la population comprend entre 56 % et 70 % d'immigrants, Renaud et al. 1996 : 99).

L'intégration des nouveaux arrivants se fait donc dans un milieu où la population non immigrante est extrêmement minoritaire. Le tableau est encore plus accentué si l'on regarde cette fois la part prise par la population qui est d’origine autre que française ou britannique. Dans Parc Extension, quartier très populeux du centre de l'agglomération, ce sont près de 85 % de la population qui ne sont pas d’origine française ou britannique. La carte 3 indique les municipalités de la région de Montréal dont la population d'origine ethnique autre que britannique ou française dépasse 20 % de la population totale.

Cette déconcentration ou si l'on veut cet étalement urbain de l'immigration est cependant une réalité récente et, en comparaison avec Toronto, où la majorité des immigrants vit en banlieue, la Ville de Montréal reste le principal lieu d'établissement des immigrants. Inversement, les Canadiens d'origine britannique ou française sont relativement moins présents au centre de l'agglomération qu'ils ne le sont à Toronto (Ray, à paraître).

Carte 1

Carte 2

Carte 3

Comment se distribue cette réalité ethnique dans l'espace résidentiel montréalais ? Les immigrants et plus largement les communautés culturelles se dispersent-ils dans l'espace ou se regroupent-ils dans des quartiers ethniques bien identifiés ? Une série d'analyses d'écologie factorielle ont depuis longtemps fait ressortir la variable ethnoculturelle comme un des principaux vecteurs de l'organisation de l'espace social montréalais, avec le statut socio-économique et le cycle de vie des ménages (Foggin et Polèse, 1976; Polèse et al. 1978; Le Bourdais et Lefebvre, 1987). Par ailleurs, plusieurs études ont souligné le fait que la ségrégation résidentielle dans son acception spatiale, mesurée par les indices de dissimilarité qui comparent les distributions proportionnelles de plusieurs populations ethniques, était plus accentuée à Montréal que dans les autres métropoles canadiennes (Balakrishnan et Kralt, 1987), encore que cette caractéristique tende à s'atténuer (Herberg, 1989). Brian Ray vient de reprendre la comparaison Montréal Toronto mais en regardant les populations immigrées et non plus les origines ethniques : pratiquement tous les groupes immigrants considérés dans l'étude de Ray, c'est-à-dire les pays et régions de naissance suivants : Jamaïque, Haïti, Viêt-nam, Amérique centrale, Guyane, Chine, Asie du Sud, Europe et États-Unis - affichent un indice de dissimilarité par rapport au groupe canadien anglais et français, supérieur à celui observé à Toronto pour les mêmes groupes (Ray, à paraître).

En fait, ce constat ne peut être dissocié de la dualité linguistique qui divise l'espace montréalais, les quartiers anglophones et francophones étant particulièrement ségrégués. S'il fallait mesurer le degré d'intégration à la société québécoise en se basant sur la mesure de la concentration résidentielle, la majorité canadienne française et celle d’ascendance britannique ne pourraient être considérées comme très intégrées à leur propre société, note avec ironie Claire McNicoll (1993) ! Cela dit, la ségrégation résidentielle des populations immigrantes par rapport aux deux groupes linguistiques de base évolue: si traditionnellement les analyses factorielles faisaient ressortir davantage de proximité entre les aires de concentrations des groupes ethnoculturels autres que britannique ou français (Polèse et al., 1978; Veltman et al. 1986) et celles du groupe anglophone (Veltman et al., 1986), la nouvelle immigration semble se rapprocher davantage des aires occupées par les francophones (Gagné, 1995).

Par ailleurs, plusieurs chercheurs ont remis en cause l'hypothèse d'une association mécanique entre intégration et dispersion résidentielle, au profit d'une exploration des multiples rôles joués par l'agrégation résidentielle et les enclaves ethniques (dynamiques communautaires et liens d'entraide, sous-économies ethniques, etc.) dans le processus d'insertion des immigrants dans leur nouvelle société (Brédimas-Assimopoulos, 1975; Dansereau, 1986; Germain et Séguin, 1993; McNicoll, 1993).

En fait, la notion de ségrégation résidentielle possède une signification sociologique forte qui ne justifie pas son usage extensif au cas montréalais, dans la mesure où elle désigne un processus de relégation. De la même manière, on ne peut parler de véritables ghettos dans le cas montréalais : on ne trouve pas en effet à Montréal de zone d'exclusion permanente, caractérisée à la fois par une concentration de pauvreté et de minorités racisées, par un sous-équipement urbain, un habitat dégradé ainsi que des tendances criminogènes (Dansereau, 1994). Il existe par contre des secteurs urbains fragilisés par la paupérisation et différentes formes de marginalisation, notamment dans la ville centrale. Les données du recensement révèlent toutefois que dans ces secteurs, on retrouve autant de ménages d'immigrés que de ménages natifs,. Par ailleurs, on ne peut qualifier ces secteurs de milieux de relégation. Enfin, il convient de noter la relative dispersion du logement public dans la ville de Montréal, à l'exception d'une forte concentration d'habitations à loyer modique (HLM) dans le quartier de la Petite-Bourgogne (où ce type d'habitat représente 40 % du parc de logements). Cette dispersion sur le territoire de la ville a certainement permis d'éviter des concentrations de populations démunies captives d'un segment du marché du logement.

Si donc on ne peut parler de véritable ségrégation résidentielle, il faut reconnaître la forte segmentation ethnique de l'espace montréalais ainsi que la forte mobilité résidentielle intergénérationnelle des communautés culturelles. Mais une autre réalité vient de plus en plus caractériser cette mosaïque, celle de la multiethnicisation des quartiers, comme en témoigne une étude récente qui d’ailleurs renouvelle les analyses factorielles traditionnelles (Renaud et al., 1997). Une approche multifactorielle permet en effet de distinguer les effets propres du statut socio-économique, du cycle de vie et des traits ethnoculturels dans la répartition spatiale des populations (par exemple, la concentration des natifs du Salvador est-elle conditionnée par leur origine ethnique ou par leur pauvreté ?). Après avoir éliminé la contamination des deux premières variables, les auteurs examinent les regroupements spatiaux commandés seulement par des variables ethnoculturelles (pays de naissance, origine ethnique déclarée, langue parlée, religion et période d'immigration). Les résultats révèlent une géographie dominée non pas par des territoires exclusifs reliés à une communauté donnée mais plutôt de grands territoires partagés par plusieurs communautés autour de points de convergence. On peut ainsi distinguer sept grandes structures de voisinage pluriethniques dont les structures anglo-protestante, asiatique, juive, ibérique, etc.

Cohabiter en quartier multiethnique

Les analyses de ségrégation résidentielle ont projeté l'image d'une ville où se juxtaposeraient différentes «patries», chaque quartier étant dominé par un groupe ethnique donné. Si la géographie ethnoculturelle de l'agglomération a toujours été singulièrement plus complexe que cette image, l'observation fine du tissu social de la ville révélant plus de mixité sociale, il n'en reste pas moins que la diversification des origines nationales induite par les dernières vagues d'immigration est en train de substituer à l'image des petites patries celle d'une cité cosmopolite. Une observation attentive des différents modes de qualification de l'espace urbain, révèle une pluralité de références culturelles. Le paysage de plusieurs artères commerciales est aujourd'hui extrêmement varié, couvrant une gamme étendue de commerces exotiques et ethniques (distinction mise de l'avant par A. Raulin (1990). Les publics qui fréquentent ces artères arborent des tenues vestimentaires et des phénotypes variés. La clientèle des services publics comme le transport en commun témoigne elle aussi de la diversité qui caractérise à présent la géographie montréalaise.

Plusieurs quartiers jadis identifiés à une ou deux communautés culturelles spécifiques sont devenus beaucoup plus multiethniques. Ainsi le quartier Parc Extension, quartier peuplé aux deux tiers de Grecs il y a 25 ans, accueille aujourd'hui des Turcs, des Haïtiens, des Sri Lankais, des Latino-américains, etc. Une des écoles primaires du quartier jadis presque exclusivement grecque reçoit aujourd'hui des enfants d’une vingtaine de langues parlées à la maison autres que le français ou l'anglais (Germain et al., 1995). Le Mile-End, un des plus anciens quartiers cosmopolites de Montréal, l'est aujourd'hui encore davantage puisque sa population immigrante n'est plus seulement d'origine européenne mais compte également des latino-américains, des Asiatiques (du Sud et de l'Est) et des Arabes. Le cosmopolitisme est devenu dans ce quartier une marque de commerce et attire des ménages de gentrificateurs qui ne sont pas immigrants. La diversité est peut-être moins accentuée dans les banlieues à l’extérieur de l’île, mais elle est quand même bien réelle. Bref, un nombre croissant de quartiers peuvent être définis comme multiethniques. Cette réalité nouvelle par son ampleur et son extension change l'image que l'on se faisait des enclaves ethniques marquées par une ou deux communautés culturelle particulières (Charbonneau et Germain, à paraître).

Comment se vit cette multiethnicité, quels effets de milieu engendre-t-elle, et quelles conséquences induit-elle sur une série de processus structurant l'insertion des immigrants dans la ville et de façon générale dans la société d'accueil ? Plusieurs recherches ont, ces dernières années, tenté d’explorer les modes de cohabitation en milieu interethnique.

Dans le sillage des études françaises sur les quartiers pluriethniques (Germain et Rose, 1993), une vaste enquête menée en 1992-1993 a exploré la cohabitation interethnique dans des milieux fortement multiethniques, à l'échelle de la vie de quartier, en combinant une lecture urbanistique, une analyse de la participation des communautés culturelles à la dynamique communautaire ainsi qu'une observation systématique du côtoiement des habitants de ces quartiers dans les principaux lieux publics : parcs, rues, station de métro, centres commerciaux, etc. (Germain et al., 1995). Les sept quartiers ( de 8 000 à 45 000 habitants) choisis dans l'ensemble de la région métropolitaine représentaient autant de cas de figure illustrant la variété des milieux sociaux et urbains que l'on retrouve dans les quartiers fortement multiethniques : quartiers centraux denses et animés, tantôt défavorisés, tantôt socialement contrastés, avec une forte proportion de locataires; banlieues aisées de propriétaires de maisons unifamiliales, ou banlieues denses de locataires de statut moyen ou modeste.

Cette étude met notamment en évidence les changements qui traversent la vie communautaire dans ces quartiers. Montréal possède une tradition importante de vie associative, et les communautés culturelles ont souvent joué un rôle pionnier à cet égard. Depuis quelques années, des dynamiques de concertation initiées notamment par la Ville de Montréal sont en train de redéfinir les modes d'actions des organismes dits ethniques souvent en association avec les institutions publiques locales impliquées dans le domaine de la santé, des services sociaux, de l'éducation et de l'emploi. Ces changements ne se font pas sans heurts surtout lorsqu'ils affectent des leadership ethniques bien établis et finissent par imposer une gestion très formalisée dans des milieux habitués à des modes d’action plus informels. Ils contribuent par contre à décloisonner les pratiques communautaires sur le plan ethnique.

Un autre volet de l’étude porte sur les modes de sociabilité dans les lieux publics et fait ressortir à la fois la cohabitation pacifique mais distante qui caractérise la co-présence d’inconnus de diverses origines ethno-culturelles dans les espaces publics, ainsi que la segmentation ethnique, générationnelle et sexuelle qui marque les interactions sociales. Les cas de sur-appropriation d’espaces aux dépens de certaines catégories ethniques sont plutôt rares et, dans l’ensemble, la grande diversité des origines ethnoculturelles qui se côtoient dans ces lieux semble faire désormais partie du paysage aux yeux des usagers de ces espaces.

Ces observations ne portent bien sûr que sur ce que l'on pourrait appeler les liens faibles, par analogie avec le concept forgé par Granovetter (1973) pour l'analyse des réseaux. Mais il s'agit d'un volet non négligeable de la vie quotidienne dans une métropole comme Montréal. Le domaine de l'espace public est un des lieux importants de contacts interculturels fréquents, et ce d'autant plus que l'on assiste ces dernières années à une véritable renaissance des espaces publics et de la sociabilité dont ils sont le théâtre tant à l'échelle des quartiers que dans le centre-ville. Ainsi le mont Royal et l'esplanade du Vieux-Port sont-ils des lieux de promenade prisés des Montréalais quelle que soit leur origine et le côtoiement multiethnique y est omniprésent. De plus en plus de festivals sont également organisés dans des lieux publics ouverts et attirent une foule cosmopolite. La diversité ethnoculturelle de ces lieux et événements témoigne d’un certain apprivoisement des différences à l’échelle de la vie quotidienne.

La multiethnicisation des quartiers entrave-t-elle ou au contraire facilite-t-elle l'intégration sociale des populations immigrantes ? La question est particulièrement pertinente dans le cas des jeunes et soulève la question des conditions de socialisation. Nombre d'intervenants craignent que la sous-représentation du groupe francophone dans nombre de quartiers multiethniques, retarde considérablement l'intégration des minorités à la majorité et freine l'adoption par ces minorités du français comme langue d'usage. La tentation est alors grande de recourir à des politiques favorisant la dispersion des minorités dans l'espace urbain de manière à favoriser la multiplication de leurs contacts avec les populations de langue maternelle française. Cette tentation est compréhensible mais soulève de nombreux problèmes.

En premier lieu, la littérature en études urbaines a depuis longtemps souligné le rôle de la maîtrise de ses conditions d'habitat - et donc de localisation - dans le processus d'appropriation de son environnement. Il est donc toujours délicat d'assigner un lieu ou un habitat à un nouvel arrivant, qu'il soit immigrant ou non. Le cas montréalais illustre bien les avantages d'un contexte où l'offre de logement est relativement peu contrainte.

En second lieu, la sur-concentration spatiale de l'immigration à Montréal est attribuable tant aux stratégies de localisation résidentielle des immigrants et aux opportunités du marché de l'habitation sur l'île de Montréal où est concentrée le stock locatif, qu'à l'exode continu des ménages francophones en banlieue. Ce dernier phénomène peut être observé dans la répartition spatiale des clientèles scolaires dans le secteur public français même sur l’île de Montréal. L'étude de McAndrew et Ledoux (1995), révèle que la plupart des élèves francophones d’origine non immigrante fréquentent des écoles où ils sont majoritaires. Mais ils représentent aussi à l’occasion le groupe le plus important en nombre, dans certaines écoles à forte concentration ethnique, compte tenu de la grande diversité des origines ethnoculturelles. Il n’en reste pas moins que 50 % des élèves d’origine immigrante fréquentent des écoles où ils sont majoritaires.

En troisième lieu, les milieux les plus fortement multiethniques sont parfois ceux où se développe le plus facilement une attitude cosmopolite élémentaire, qui relève certes souvent plus de l'accommodement que de l'authentique ouverture à autrui. Deux sondages d'opinion sur les contacts interculturels ont montré une corrélation significative entre la fréquence des contacts et une relative tolérance. Incidemment ils ont aussi révélé une nette augmentation des contacts interculturels dans plusieurs secteurs de la vie quotidienne des Montréalais (Joly et Dorval, 1993; Joly, 1996).

Une grande diversité ethnique n'élimine pas les tensions interculturelles mais les dépolarise jusqu'à un certain point et induit une forme d'urbanité, c'est-à-dire de communication dans la distance. Les travaux d’Anne Laperrière sur les relations sociales et les identités de jeunes adolescents dans deux écoles secondaires, l'une dans un quartier particulièrement multiethnique, l'autre dans un quartier polarisé par trois communautés dont la communauté francophone majoritaire, est particulièrement éclairante pour comprendre la dynamique spécifique induite par des milieux fortement multiethniques (Laperrière et al., 1991, 1994). Dans la première école se construit un certain cosmopolitisme qui n'est pas exempt de stratégies d'évitement face à des débats culturels jugés trop sensibles, alors que dans la seconde les échanges apparaissent plus profonds mais aussi beaucoup plus conflictuels.

Le logement : gérer la diversité

En plus de scruter la vie quotidienne à l'échelle des quartiers, d'autres travaux ont examiné ce que l'on pourrait appeler les secteurs sensibles de la cohabitation en milieu multiethnique. Le logement social et les pratiques discriminatoires dans le logement constituent deux thèmes importants. Mais voyons d'abord si et comment se différencient les profils résidentiels des ménages immigrés et des ménages que l'on appellera natifs, pour plus de commodité. L'étude des données du recensement de 1986 révèle que la proportion des propriétaires est plus forte chez les ménages immigrés (51,7 %) que chez les natifs (43 %) si l'on considère l'ensemble de la région métropolitaine, et que les logements possédés par les immigrés sont de plus grande valeur. En général, les ménages immigrés ont davantage tendance à s'installer dans la ville centre (48,1 %) que les non-immigrés qui n'y résident que dans une proportion de 37,8 % (Mongeau et Séguin, 1993). Ils ont donc contribué au maintien de la vitalité du centre comme lieu d'habitat (Ray et Moore, 1991).

Par ailleurs, plusieurs enquêtes réalisées par la Commission des droits de la personne sur la discrimination raciale dans l'accès au logement ne laissent aucun doute sur l'existence de pratiques discriminatoires (Garon, 1988). Ainsi, les femmes antillaises et latino-américaines cumulent souvent les discriminations liées à leur origine ethnique et celles liées à leur statut familial de mères monoparentales (Bernèche, 1986; McAndrew et Potvin, 1996).

De toute évidence, l'habitation est également un domaine qui présente une certaine bipolarisation des conditions de vie, et les populations faisant partie de la nouvelle immigration sont exposées à des conditions plus difficiles que celles de leurs prédécesseurs (Bernèche, 1990). La diminution des crédits alloués au logement social ainsi qu'aux coopératives vient restreindre encore plus les solutions qui s'offrent à ces familles. Il s'agit là pourtant de deux secteurs dans lesquels ont été menées des expériences intéressantes mais qui ont aussi leurs contraintes propres.

La gestion de la diversité y devient en effet une question névralgique. Les velléités généreuses mais naïves de mixité résidentielle ont longtemps laissé planer l'idée selon laquelle la proximité spatiale pouvait être un facteur de rapprochement. Or, plusieurs études ont démontré les frictions auxquelles on expose des populations différenciées sur le plan social ou culturel en les faisant cohabiter sans prévoir d'espacement ou de zones tampon (Dansereau et al., 1995).

La gestion d'un régime de proximité/distance adéquat s'impose notamment dans les projets de HLM qui, il faut le préciser, représentent à peine 2% de l’ensemble des logements de la région métropolitaine. Certains ensembles de HLM datant du début des années 1970 sont depuis quelques années la scène de transformations radicales de leur profil ethnoculturel, transformations qui donnent lieu à des tensions interethniques ou interraciales parfois vives. Ces ensembles se caractérisent par la présence de grands logements destinés à des familles nombreuses et, compte tenu de la faible natalité de la population québécoise d’origine non immigrante, ces logements sont maintenant pratiquement toujours attribués à des familles de la «nouvelle immigration», essentiellement constituées de réfugiés ou d'immigrés récents. Le résultat observé est le développement de sentiments de minorisation et de désappropriation de leur milieu de vie chez les locataires d’origine québécoise et ceux issus de vagues d'immigration anciennes qui habitent dans ces ensembles depuis longtemps. On assiste alors à une panne de la dynamique d'intégration et à un dérèglement des mécanismes habituels de socialisation (Dansereau et al., 1995).

Il s'agit, bien sûr, de situations limites, à l'égard desquelles les gestionnaires du logement social disposent de peu de moyens mais tentent néanmoins un renouvellement des pratiques (Ville de Montréal, 1997). Certains adoptent des pratiques d'accommodement via l'assouplissement des règles d'occupation ou via le jeu des demandes de relocalisation. D'autres optent pour des initiatives de rapprochement interculturel qui réussissent parfois à favoriser un apprivoisement des différences et, dans d'autres cas, produisent plutôt une exacerbation des stéréotypes et des tensions interethniques.

Au terme de ce blilan de l'insertion économique et urbaine de l'immigration à Montréal, il apparaît évident qu'un bilan positif peut être tracé, dans la mesure où Montréal est devenue une ville cosmopolite sans que cette évolution se fasse au prix de l'exclusion sociale systématique de groupes donnés dans les champs que nous avons passés en revue. Il est tout aussi évident que les années récentes appellent un bilan plus mitigé, où il s’avère cependant bien difficile de départager les facteurs individuels et contextuels.

J'ai utilisé jusqu'à présent une définition essentiellement démographique du cosmopolitisme. D'autres lui confèrent une acception culturelle. Ainsi, Bonnie Menes Kahn propose une lecture humaniste, voire utopiste du cosmopolitisme comme culture urbaine partagée de tolérance en passant en revue l'expérience de grandes villes renommées à travers l'histoire (Kahn, 1987). Cinq conditions semblent fonder la culture cosmopolite : la diversité de provenance des habitants et une valorisation de cette diversité, des opportunités réelles de réussite socio-économique, une vie publique et des espaces publics accessibles et animés, et une mission ou une vision collective fédératrice. Si Montréal semble s’approcher des quatre premières conditions, la cinquième semble plus difficile à satisfaire. En fait, Montréal se retrouverait plutôt, aux antipodes, dans la situation inconfortable qui consiste à être au coeur d’un débat qui la dépasse: celui qui divise la société québécoise autour de la question nationale.

 

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