Metropolis est un réseau international favorisant la recherche comparative et l'élaboration de politiques publiques sur la migration, la diversité et l'intégration des immigrants dans les villes au Canada et dans le monde entier Search image1 Search image 3
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Le Projet international de Metropolis coordonne un ensemble d'activités exécutées par des membres d’organisations de recherche et d’élaboration de politiques publiques qui partagent l’objectif d’améliorer les politiques sur l’immigration par l’application des résultats de la recherche universitaire.

 
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Montréal : laboratoire de cosmopolitisme entre deux mondes

 

4. L'insertion économique des immigrants : réussite et bipolarisation

La contribution de l'immigration à l'économie d'une société est depuis longtemps un sujet de préoccupation majeur pour les décideurs. Pourtant, le sujet n'a fait l'objet de recherches significatives au Québec que récemment, à l'exception de quelques travaux pionniers (Termote, 1978). Ce champ de recherche est devenu prioritaire au vu de la situation de l'économie du Québec dominée par un taux de chômage élevé (le taux de chômage dans la région métropolitaine avoisine 12 % depuis 1991; il est systématiquement plus élevé que la moyenne canadienne de deux points de pourcentage), et du portrait de l'insertion économique des immigrants arrivés au pays depuis peu. Le portrait de l'immigration apparaît en effet de plus en plus différencié, en fonction notamment des vagues d'immigration. Commençons donc par un bref regard sur ce que nous savons de l'insertion économique des immigrants avant le milieu des années soixante-dix.

Une intégration économique réussie

Les connaissances fragmentaires que nous avons des processus d'insertion des immigrants dans l'économie montréalaise peuvent être résumées en trois points. En premier lieu, Sherry Olson a montré, par ses analyses historiques, que les vagues successives d'immigrants ont su pénétrer des secteurs de l'économie urbaine ponctuellement en croissance allant du transport, de l'industrie du vêtement, de la construction aux services domestiques et à la consommation, bâtissant à chaque fois des niches particulières variant au gré des conjonctures économiques (Olson, 1991). Elle a aussi souligné le rôle joué dans ces sous-économies ethniques, pour reprendre l'expression forgée par Morton Weinfeld à propos de la communauté juive (Weinfeld, 1981), par l'agrégation résidentielle des immigrants de même origine, la formation d'un quartier ethnique devenant un atout (asset) économique, ce qui sera également démontré par Gilles Lavigne au sujet des stratégies immobilières de la communauté portugaise (Lavigne, 1987). Un autre travail de géographie historique a par ailleurs mis en évidence l'importance d'une tradition culturelle basée sur l'instruction ou sur la pratique du commerce dans la réussite économique des communautés immigrantes (McNicoll, 1993).

Cette réussite peut être mise en évidence en examinant les trajectoires économiques des différents groupes ethniques, y compris les populations non immigrantes. Jusqu'aux années 1970, le profil socio-économique des «natifs»est fortement différencié selon l'origine ethnique. Les Canadiens français qui forment le groupe majoritaire sont en effet encore sous-scolarisés et occupent le bas de l'échelle des revenus et des occupations dans une économie dominée par les élites anglo-protestantes. La «reconquête de Montréal», pour paraphraser le titre du livre de Levine (1990), amorcée avec les politiques linguistiques de la seconde moitié des années 1970 viendra diminuer ces disparités dans les années subséquentes, la mobilité sociale des francophones se liant à l'élargissement considérable de la fonction publique dans le sillage de la modernisation de la société québécoise à partir des années 1950 et surtout 1960, cette dernière période de rattrapage intense étant connue sous le nom de Révolution tranquille.

Dans ce contexte bien particulier, l'on assistera à un phénomène généralisé en Amérique du Nord : la réussite économique d'une immigration largement européenne. Selon l'étude de Madeleine Gagné (1989), les immigrants résidant au Québec (donc très largement à Montréal) présentent un profil socio-économique nettement avantageux comparativement aux Canadiens de naissance tant aux plans du statut d'activité, de la scolarité, de la profession que du revenu. Une étude de Gary Caldwell montre également qu'en 1981 le revenu personnel moyen des immigrants dépassait celui des francophones nés au Québec et que leur réussite socioprofessionnelle était supérieure même si le tiers d'entre eux étaient au Canada depuis moins de dix ans (Caldwell, 1993). Les études réalisées par Boisjoly et al. à partir des données du recensement de 1986 sur les secteurs d'emploi et les occupations des populations se déclarant d'origine autre que française, britannique ou autochtone révèlent une sur-représentation de ces populations dans toutes les catégories de cadres supérieurs (sauf dans le secteur public), dans toutes les catégories d'emploi de professionnel (sauf les professionnels de la santé) ainsi que dans l'enseignement post-secondaire (Helly, 1996 :18). La répartition socioprofessionnelle de la population immigrée donne sensiblement les mêmes résultats. On note toutefois une sur-représentation des immigrés dans la catégorie des entrepreneurs et des travailleurs autonomes, ainsi que dans le secteur manufacturier.

Les données plus récentes laissent entrevoir un portrait plus mitigé, particulièrement pour les cohortes récentes, en dépit du fait que l'écart de niveau d'instruction entre population immigrée et population totale reste plus favorable à la population immigrée.

Le tableau 3 illustre la sur-scolarisation de la population immigrante par rapport à la population totale en 1991.

Tableau 3 - Scolarité de la population de 15 ans et plus en 1991, population totale et population immigrée selon la période d'immigration

Scolarité

Population totale

Population immigrée

   

Totale

Avant 1971

1971-1980

1981-1991

Secondaire et moins 56% 52% 58% 45% 48%
Universitaire avec diplôme 13% 20% 17% 22% 22%
Autre 31% 29% 25% 33% 31%
Total 100% 100% 100% 100% 100%

Source : M. Gagné (1995) ‘L’intégration des immigrants au Québec : choix et illustration de quelques indicateurs’, Communication présentée dans le cadre des Huitièmes Entretiens du Centre Jacques-Cartier, Lyon (France), 5-8 décembre, tableau 3.

Une insertion économique de plus en plus différenciée

Le bilan des principaux indicateurs socio-économiques, dressé par Madeleine Gagné en 1995, met en évidence un diagnostic défavorable pour les cohortes d'immigrants arrivés entre 1981 et 1991, à l'exception du niveau de scolarité, toujours supérieur à celui de la population totale comme on vient de le voir. L'étude de Boisjoly et al. fait aussi ressortir l'insertion différentielle des vagues plus récentes d'immigrants. La proportion de ceux qui occupent des emplois dans le sommet de la hiérarchie occupationnelle est moins élevée, comparée aux vagues d'immigration antérieures aux années 1970. Mais surtout, la part des emplois peu qualifiés occupés par les immigrants récents dans le secteur manufacturier augmente (Helly, 1996 : 26). Les comparaisons moins favorables entre l'insertion économique des populations immigrantes et celle des populations natives sont expliquées par une série de facteurs tant individuels que contextuels. Parmi ces derniers, il faut mentionner la sous-représentation de ce que l'on appelle à tort ou à raison les communautés culturelles 2 dans une fonction publique qui a connu une forte expansion depuis les années 1970 (Lapointe, 1980; Conseil de la langue française, 1982; Grist, 1983; Québec (Province) - MCCI, 1983, 1993). En dépit des programmes d'accès à l'égalité adoptés par différents gouvernements, la fonction publique reste un domaine quasi réservé des populations francophones qui ne sont pas d’origine immigrante. La Ville de Montréal a adopté dès 1989 un programme d’accès à l’égalité pour les communautés culturelles, ayant comme objectif 25 % des nouvelles embauches, et en 1995 elle se dotera d’un plan d’action institutionnel en matière d’affaires interculturelles (Ville de Montréal, 1994). Toutefois, comme le recrutement de nouveaux employés municipaux a beaucoup diminué ces dernières années, la proportion des communautés culturelles dans la fonction publique municipale n’est passée que de 4,9 % à 7 % en 1995 (Ville de Montréal, 1996).

La plupart des études relèvent également des disparités croissantes de trajectoires économiques entre les différentes origines ethno-culturelles. On pourrait même parler de bipolarisation, à l'instar de ce qui s'observe dans la société montréalaise en général (Labelle, 1989). Des immigrants originaires de pays tels que Taiwan, la Chine (communiste), El Salvador, le Guatemala, Haïti, le Laos, le Bangladesh, le Sri Lanka et Saint-Domingue se retrouvent avec les revenus moyens les plus bas (Helly, 1997 : 15), alors que d'autres groupes comme les Égyptiens affichent des revenus moyens deux fois plus élevés que ceux de la population née au pays. On pourrait aussi montrer que ces disparités s'observent à l'intérieur d'une même origine ethnique, les premières vagues d'immigrants d'origine sociale moyenne étant souvent suivies de vagues de personnes de statut plus modeste. Nous verrons plus loin que cette bipolarité est inscrite dans la géographie des quartiers.

Face à ce qui apparaît comme une situation de plus en plus différenciée des conditions d'insertion économique des immigrants, deux voies de recherche ont été adoptées : l'analyse diachronique du processus d'établissement et l'étude de populations particulièrement vulnérables à une marginalisation économique.

La plupart des chercheurs s'entendent pour identifier l'âge à l’immigration, le sexe, la scolarité, les connaissances linguistiques, la catégorie d'admission et la durée de résidence au nombre des facteurs individuels principaux qui conditionnent l'intégration socio-économique des immigrants, en plus des variables liées aux sociétés d'origine et d'accueil (Piché et Bélanger, 1995). Mais une étude longitudinale particulièrement originale sur le processus d'établissement de 1 000 immigrants admis et arrivés au Québec en 1989 (l'enquête ENI - Établissement des nouveaux immigrants), permet de voir comment ces différents facteurs se combinent de façon spécifique aux différents moments du processus d'établissement (trois ans dans l'enquête), en plus de jeter un éclairage inédit sur le processus lui-même. Ce portrait diachronique projette une image relativement réussie, pour reprendre l'expression utilisée par Madeleine Gagné, de ces trois premières années (Renaud et al. 1993 : 9).

Citons pêle-mêle quelques résultats: le premier emploi est généralement obtenu dès la première année; la médiane du salaire connaît une croissance régulière; la langue de travail la plus utilisée est le français; à la fin de la troisième année, 19 % des nouveaux arrivants sont propriétaires de leur logement; les immigrants investissent beaucoup d'efforts dans la formation dans les premières années d'établissement, etc. Mais des disparités notables distinguent plusieurs catégories de populations. Ainsi le processus d'établissement des personnes détentrices d'un statut de réfugié est-il plus lent et plus ardu. La variable âge joue quant à elle de façon complexe : ainsi les 40 ans et plus accèdent moins rapidement à un emploi mais le gardent plus longtemps dès qu'ils en décrochent un. L'origine nationale ne semble pas jouer dans la rapidité d'obtention d'un premier emploi, à l'exception des Africains sub-sahariens qui ont moins de chances de trouver leur premier emploi, à scolarité égale. Sans doute cette communauté culturelle immigrée depuis peu ne peut-elle pas profiter d'un réseau de relations similaire à celui qui appuie les entreprises des immigrants d'installation plus ancienne. Ils éprouvent peut-être aussi certaines difficultés à faire reconnaître leurs compétences. Enfin, à tout cela vient sans doute s'ajouter l'effet de pratiques discriminatoires.

D'autres travaux éclairent plus particulièrement la situation des minorités racisées (Piché et Laliberté, 1987; Piché et al. ,1983; etc.). Cependant, la discrimination sur le marché du travail n'a fait l'objet que d'un petit nombre d'études (Ledoyen, 1992; Helly et Ledoyen, 1994). On s'intéresse par contre de plus en plus aux conditions précaires dans lesquelles se retrouvent les jeunes des minorités racisées, la marginalisation par l'âge ayant tendance à s'accentuer ces dernières années (Jacques et al., 1985; Chicha-Pontbriand, 1990). La situation de ces jeunes est particulièrement préoccupante, compte tenu des taux de chômage élevés des jeunes, quelle que soit leur origine. Enfin, même si les femmes immigrées ont, globalement, un revenu moyen plus élevé de 6,3 % comparativement à celui des natives (Helly, 1997 : 24), plusieurs études ont mis en évidence les situations précaires dans lesquelles se retrouvent certaines catégories de femmes, souvent prisonnières de ghettos d'emplois non qualifiés et mal protégés notamment dans le secteur de la confection des vêtements et du textile (Bernèche, 1983, Lamotte 1992). La méconnaissance du français ou de l'anglais joue également fortement dans le maintien de ces femmes dans ces ghettos d'emploi (Labelle, 1990).

Au total, l'importance du secteur manufacturier à Montréal en dépit de la désindustrialisation des quatre dernières décennies, le ralentissement dans la création d'emplois depuis la récession du début des années 1980, le taux de chômage élevé auquel semble condamnée la Ville de Montréal depuis de nombreuses années, l'inaccessibilité de la fonction publique aux Néo-Québécois, conjugués à des pratiques discriminatoires à l'égard des minorités racisées et aux caractéristiques individuelles de certaines catégories d'immigrants ont certainement contribué à la segmentation du marché du travail durant la dernière décennie. Nous ne disposons cependant pas d'analyses globales permettant de mieux cerner l'impact de l'immigration sur l'économie de la région montréalaise. Certains secteurs sensibles de l'économie contemporaine comme celui des hautes technologies ou, à un autre niveau, la question du travail autonome, deux secteurs où la main-d'oeuvre immigrante est significative, font l'objet de travaux de recherche qui devraient bientôt améliorer notre compréhension des enjeux économiques de l'immigration (Niosi et Ditomène, 1995; Juteau et al., 1992).

 

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