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Montréal : laboratoire de cosmopolitisme entre deux mondes

 

3. La formation d'une mosaïque

En 1901, les Montréalais d'origine française (60,9 %) ou britannique (33,7 %) formaient 94,6 % de la population de la ville et composaient une population beaucoup moins cosmopolite que celle de nombreuses villes américaines (Linteau, 1992 : 45). Mais le portrait de la démographie montréalaise changera de façon significative dès la première décennie du siècle. Les courants de l'immigration internationale qui convergent vers Montréal sont d'abord essentiellement européens. Tant et si bien qu'en 1961, 83 % de la population immigrée recensée au Québec était née dans un pays européen. Trente ans plus tard, cette proportion chute toutefois à 48,6 % (Helly, 1997). Les années 1970 constituent des années charnière dans le profil de l'immigration internationale au Québec. Il convient donc de distinguer deux grandes périodes dans l'histoire des peuplements ethniques qui façonneront Montréal.

Une immigration européenne

Montréal connaît au tournant du siècle une immigration importante en provenance des campagnes québécoises et des îles britanniques. Mais elle accueille aussi un premier courant migratoire d'origine autre que française ou britannique. Au recensement de 1911, ces nouveaux arrivants représentent près du dixième de la population de la ville. Les immigrants arrivés au Québec entre les années 1880 et 1970 sont très majoritairement d'origine européenne et marqueront de façon décisive le paysage de plusieurs quartiers de Montréal.

La première vague qui couvre les années 1880-1930 comprend des Juifs, des Allemands, des Polonais, des Hongrois et des Ukrainiens. Ils sont suivis quelques années plus tard d'Italiens et, en plus faible nombre, de Grecs. À ces groupes d'immigrants européens, il faut cependant ajouter des effectifs plus restreints de Chinois et de Noirs (provenant des États-Unis, des Maritimes ou des Caraïbes) ainsi que des Syro-libanais.

Les politiques d'immigration sont au service des besoins précis en main-d'oeuvre, tantôt dans des secteurs industriels n'exigeant pas de qualifications, tantôt au contraire dans des secteurs requérant de grandes compétences professionnelles, et commandent la venue de ces nouvelles recrues parfois de façon temporaire. Ces peuplements s'effectuent donc parfois de façon discontinue et ne facilitent pas toujours la formation de communautés. Ainsi la moitié des Cantonnais arrivés avant les années 1920 retourneront en Chine avant qu'une nouvelle vague d'immigration vienne consacrer l'exode d'entrepreneurs de Hong Kong (Helly, 1984). L'histoire des Noirs présente un cas de figure différent : elle remonte aux quelques 1 400 esclaves qui, sous le régime français, sont affectés au service domestique dans les grandes familles urbaines. Au tournant de ce siècle, l'expansion des chemins de fer et la demande de services domestiques vont attirer une main-d'oeuvre noire, parfois très scolarisée, d’abord des États-Unis et des autres provinces canadiennes, puis plus tard des Antilles (Williams, 1997). Dès le début du siècle, se développe dans le sud-ouest de la ville un réseau communautaire qui est encore actif aujourd'hui dans le même secteur.

Après la Seconde Guerre mondiale, déferle une vague d'immigration en provenance du centre, de l’est et du sud de l'Europe, notamment d’Allemagne, de Grèce, du Portugal et encore une fois d'Italie. Puis, au début des années 1960, une libéralisation des critères d'admission permet une immigration caraïbéenne anglophone plus soutenue ainsi que l'arrivée des premiers Haïtiens, fortement scolarisés pour la plupart (Ledoyen, 1992 : 54-62).

Le boulevard Saint-Laurent est le principal couloir de cette immigration très majoritairement européenne : il conduit les nouveaux arrivants du port vers leurs premiers quartiers d'installation. Très vite, ces Néo-Québécois reproduisent le modèle qui régit la cohabitation entre les communautés francophones et anglophones et que nous pourrions qualifier d'intégration par segmentation. Les uns, notamment les Italiens, se rapprochent plus des quartiers francophones dont ils partagent la religion, tout en organisant un territoire distinct. D'autres, des Grecs, par exemple, qui ne sont pas admis dans les écoles catholiques francophones parce que de religion orthodoxe, se rapprochent davantage de la communauté anglophone dont le système scolaire protestant est plus «libéral»et plus accueillant pour les nouveaux arrivants. Pierre Anctil rappelle qu’en 1888 le Comité protestant du Conseil de l’Instruction publique considérait tous les non chrétiens comme protestants pour leur fournir des services éducatifs dans le réseau protestant et...capter leurs taxes scolaires. Une loi adoptée en 1903 reconnaîtra la place des Juifs dans le secteur protestant sans toutefois les admettre dans les instances décisionnelles (Anctil, 1988). Rétrospectivement, on peut estimer que le réseau des écoles catholiques de Montréal aura joué un rôle non négligeable dans la localisation de nombreux groupes immigrants à proximité des quartiers où se sont installés les anglophones, plutôt que de les attirer vers les secteurs à majorité francophone (McNicoll, 1993).

Cette localisation donne lieu à une agrégation résidentielle souvent doublée d'une économie d'enclave (Olson, 1991) : dans la plupart des groupes ethniques, les immigrants tendent à se rapprocher des membres de leur communauté d'origine, ce qui nourrit une activité commerciale dite «ethnique», aujourd'hui souvent fort prisée des Montréalais dans le domaine de l'alimentation par exemple. S'établissant dans un milieu urbain marqué par une double majorité, ces groupes d'immigrants auraient formé, selon Médam, des quartiers (ou des secteurs) ethniques dans un rapport d'indifférence réciproque avec les natifs des quartiers limitrophes, passant en quelque sorte inaperçus dans la représentation que les Montréalais se faisaient de leur ville (Médam, 1989).

La nouvelle immigration

Les années 1970 sont, au Canada comme dans les autres pays de forte immigration, le théâtre de changements importants dans les vagues migratoires désormais dominées par des provenances non européennes et par l'arrivée plus importante d'immigrants originaires de pays en développement. Le Québec ne fait pas exception à la règle, mais le gouvernement québécois favorisera peu à peu l'immigration en provenance de pays au passé colonial français (Viêt-nam, Haïti, pays d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient) ou caractérisés par une culture latine (Amérique centrale et du Sud), pour encourager l'intégration des nouveaux arrivants à la majorité francophone. Depuis la fin des années 1980, l'immigration est-asiatique a pris également beaucoup d'importance, en liaison avec la perspective de la rétrocession de Hong Kong à la Chine, ainsi qu'avec les priorités données dans les politiques d'immigration canadienne et québécoise aux immigrants investisseurs et de façon générale aux détenteurs de statut d'immigrant indépendant. Les pays d'Asie du Sud représentent également la région de naissance d'un nombre croissant d'immigrants : ils représentent 10,4 % des populations ayant immigré entre 1992 et 1996 au Québec (Québec (Province) - MRCI, 1997).

Cela dit, cette nouvelle immigration est généralement caractérisée du point de vue des immigrants, comme la précédente d'ailleurs, par la volonté de fuir des conjonctures politiques ou économiques particulières. De 1980 à 1988, avant que l'on n'augmente le taux d'immigration, la proportion des personnes admises à titre de réfugié, de parent aidé ou de réunion des familles frise les 60 % (Helly, 1996 : 56). Depuis, la proportion d’immigrants indépendants a augmenté.

La figure 2 illustre les différentes vagues migratoires qu'a connues Montréal, en décomposant le portrait de la population immigrée au recensement de 1991 par période d'immigration.

Le tableau 2 indique les principaux pays de naissance des immigrants admis au Québec par période quinquennale depuis 1982. On notera la part prépondérante gardée par la France comme un des principaux pays de naissance des immigrants, ainsi que la diversité des régions de provenance des immigrants. Il faut enfin souligner la part accrue prise par les «minorités visibles ou racisées» dans la nouvelle immigration.

Tableau 2 - Répartition des immigrants admis au Québec selon les 15 principaux pays de naissance par période quinquennale, 1982 à 1996

Pays de naissance

1982-1986

1987-1991

1992-1996

 

Rang

Effectif

Rang

Effectif

Rang

Effectif

France

3

4 697

3

7 975

1

12 807

Hong Kong

13

1 948

4

6 704

2

11 215

Haïti

1

10 414

2

10 617

3

10 832

Chine

12

2 016

6

6 056

4

9 346

Liban

4

3 566

1

24 026

5

9 195

Roumanie        

6

6 434

Inde

8

2 524

14

4 106

7

5 823

Ex-URSS        

8

5 483

Sri Lanka    

12

4 706

9

5 424

Ex-Yougoslavie        

10

5 349

Philippines        

11

5 004

Algérie        

12

4 484

Maroc

11

2 201

8

5 060

13

4 013

Viêt Nam

2

6 558

5

6 518

14

3 787

Taïwan        

15

3 751

El Salvador

5

3 401

7

5 355

   
Syrie    

9

4 962

   
Portugal

14

1 652

10

4 859

   
Pologne

6

3 059

11

4 699

   
Iran

10

2 244

13

4 621

   
Égypte    

15

4039

   
États-Unis

7

2 908

       
Cambodge

9

2 352

       
Royaume-Uni

15

1 781

       
Total, 15 principaux pays  

51 321

 

104 303

 

102 947

Total, tous les pays  

86 689

 

180 986

 

176 498

Source : Direction de la planification stratégique, Québec (Province) – Ministère des Relations avec les Citoyens et de l’Immigration, Gouvernement du Québec.

L'importance de ces vagues d'immigration non européenne est d'autant plus significative qu'elle coïncide avec une période, rappelons-le, d'augmentation des taux d'immigration au Québec au tournant des années 1990. En 1992-1996, 44,8 % de la population immigrée au Québec a l’Asie pour région de naissance (Québec (Province) - MRCI, 1997).

Ces différentes vagues migratoires ont fait de Montréal une ville cosmopolite, au moins sur le plan démographique : au recensement de 1991, 32,4 % des résidants de la ville de Montréal ont déclaré une origine ethnique unique autre que française ou britannique, ce pourcentage tombant à 23,8 % à l'échelle de l'ensemble de la région métropolitaine.

Dans les deux sections suivantes, nous examinons la manière dont ces nouveaux arrivants se sont insérés dans l'économie montréalaise et dans son tissu urbain.

 

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