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LES TENDANCES ÉMERGENTES EN ÉDUCATION ET L'INTÉGRATION DES JEUNES ISSUS DE L'IMMIGRATION : UNE RÉFLEXION PROSPECTIVE

CONFÉRENCE PRÉSENTÉE PAR

Marie Mc Andrew, Ph.D.
Professeure agrégée
Département d'études en éducation et d'administration de l'éducation
Faculté des sciences de l'éducation
Et
Directrice
Immigration et métropoles
Université de Montréal

Lors de la Plénière «Les jeunes et la seconde génération : les tendances en matière d'intégration économique et sociale

5e Conférence internationale Metropolis
Vancouver, Canada
Du 13 au 17 novembre 2000
Version préliminaire. Ne pas citer sans la permission de l'auteur

INTRODUCTION

J'aimerais d'abord souligner à quel point c'est un honneur pour moi d'avoir été invitée à participer à cette session qui, du fait de sa place dans l'horaire, se présente un peu comme un panel de synthèse de nos travaux. C'est toutefois un important défi de tenter d'intervenir à la fin d'un colloque si riche, surtout à partir d'un texte préalablement écrit que j'ai eu souvent bien envie de modifier au fur et à mesure que l'intérêt des discussions et des échanges venait remettre en question ou enrichir diverses des pistes discutées ici. De plus, à l'opposé de ce que l'on fait généralement en milieu universitaire, on m'a demandé de sortir ma «boule de cristal» en adoptant une perspective futuriste : or comme chacun sait, l'énoncé des prédictions non réalisées en sciences sociales et humaines pourrait aisément remplir un large espace de cette table, voire même de cette pièce. Finalement, bien que l'on m'ait sollicitée pour mon expertise spécifique en éducation, on m'a indiqué que je devais aborder la question posée par les organisateurs de la plénière à partir d'une perspective suffisamment large pour intéresser un public de non-spécialistes.

Les thèmes que j'aurai l'occasion de débattre dans le cadre de cette présentation que j'ai intitulée : «Les tendances émergentes en éducation et l'intégration des jeunes issus de l'immigration : une réflexion prospective», seront donc sélectifs, sans aucune prétention d'exhaustivité ou de profondeur. Pour l'essentiel, j'ai choisi de procéder en trois étapes. Tout d'abord, puisqu'on ne peut pressentir le futur qu'à partir de l'expérience passée et présente, je ferai un bref rappel du rôle traditionnellement attribué à l'école dans l'intégration sociale et économique des jeunes issus de l'immigration ainsi que de son évolution depuis une trentaine d'années, en tentant notamment de cerner les accomplissements mais aussi les échecs dans ce domaine. J'aborderai, en deuxième partie, trois tendances des politiques éducatives récentes, qui ne représentent pas certes pas l'ensemble de l'évolution actuelle du champ mais qui m'apparaissent particulièrement importantes, ne serait-ce que parce qu'on les a toutes qualifiées de «révolution». Il s'agira de l'imputabilité accrue des établissements scolaires à l'égard de leur clientèle, de la multiplication des options éducatives qui amènent certains analystes à considérer que l'éducation est aujourd'hui un marché comme un autre et, finalement, du retour en grâce de l'éducation civique, où l'ordre de priorité des citoyennetés concurrentes est toutefois loin de faire l'objet d'un consensus. En conclusion je proposerai trois scénarios - se situant à divers degrés du continuum pessimisme/optimisme - quant à l'impact que pourraient avoir ces tendances sur l'intégration future des jeunes issus de l'immigration.

  1. LE RÔLE DE L'ÉDUCATION DANS L'INTÉGRATION ÉCONOMIQUE ET SOCIALE DES JEUNES ISSUS DE L'IMMIGRATION : UN RAPPEL HISTORIQUE
  2. Traditionnellement, la mise en place des systèmes scolaires publics et obligatoires, à partir du milieu du 19e siècle, est liée, autant dans les pays d'immigration que dans les sociétés qui ne se reconnaissaient pas comme telles, à la construction de nations qui, à cette époque, étaient loin d'être unifiées linguistiquement, culturellement ou socialement. L'école jouera donc, pour l'ensemble des jeunes, un double mandat. D'une part, en ce qui concerne la reproduction socio-économique, elle demeurera très largement sélective jusqu'au milieu du 20e siècle, mettant de l'avant des filières différentes pour les «Héritiers» et pour les enfants de classe populaire, tout en assurant un écrémage des meilleurs à partir d'une idéologie méritocratique. Une certaine mobilité sociale existera donc à travers un système pour l'essentiel sélectif et où l'égalité des chances n'est pas mise de l'avant normativement. D'autre part, en lien avec le processus de construction de la nation alors en cours, l'école assurera une socialisation relativement monolithique et coercitive à une culture commune plus ou moins définie idéologiquement comme civique, mais souvent de facto celle du ou des groupes dominants alors en contrôle de l'agenda éducatif.

    Au risque de schématiser et sans faire ici toutes les nuances nécessaires, on peut avancer que globalement, ce système a assez bien servi les enfants d'immigrants au plan de la mobilité socio-économique, même s'il comportait des coûts importants au plan de leur identité et de leur estime de soi. En effet, dans la lutte pour la mobilité scolaire et sociale qui les opposaient, d'une part, aux minorités nationales, involontaires ou marginalisées de longue date (comme par exemple les autochtones et les Noirs aux États-Unis ou les gitans en Europe) et, d'autre part, aux classes populaires du groupe dominant, ceux-ci ont généralement été gagnants, très largement dans le premier cas et, de manière significative bien que moins marquée, dans le second. Toutefois, cette mobilité a largement été atteinte au prix de la perte des langues et des cultures d'origine ou de leur relégation dans l'espace privé, une dure réalité qui a encouragé diverses communautés à établir des structures éducatives parallèles dans un objectif de conservation culturelle.

    D'ailleurs, à cette époque, sans doute en lien avec l'importance massive de la socialisation formelle à caractère assimilationniste qui dominait alors au sein de l'École publique, le partage réel des institutions scolaires communes ne représentait pas un enjeu important de débat ou de politiques publiques. L'existence d'écoles ségrégées de facto pour les immigrants, du fait de leur profil socio-économique ou résidentiel spécifique, était alors la norme dans l'ensemble des pays d'immigration qui, de toute façon, n'éduquait pas non plus en commun les enfants des élites avec ceux des classes populaires (même dans les contextes comme aux États-Unis où le mouvement des Common Schools connaissait une certaine popularité). Toutefois, du fait de la mobilité sociale conséquente à la mobilité scolaire, la ségrégation résidentielle et sociale entre les jeunes natifs et issus de l'immigration de deuxième ou troisième génération s'est systématiquement atténuée durant toute la première moitié du 20e siècle, une autre tendance qui distingue clairement les minorités d'origine immigrantes des minorités involontaires dont la situation n'a cessé de se détériorer à cet égard.

    À partir des années 60, et dans certains cas au lendemain de la seconde guerre mondiale, la tendance dominante en éducation devient celle de l'intégration de l'ensemble des jeunes dans un système qui vise désormais l'égalité des chances pour tous, voire même l'égalité des résultats. Alors que se mettent en place des troncs communs de plus en plus longs et que sont davantage examinés les phénomènes de ségrégation et de marginalisation de certaines clientèles dans des voies d'évitement, les programmes compensatoires se répandent. Pour l'essentiel, il s'agit, dans un premier temps, de donner «davantage de la même chose» (ou comme on dit en anglais «more of the same thing») aux milieux les plus défavorisés et, dans un second, au contraire, de transformer les curriculum explicites et implicites et les sociocultures scolaires afin de les adapter à la diversité des publics.

    En autant que leur présence coïncide avec celle des milieux socio-économiquement faibles, ce qui varie grandement d'un pays à l'autre selon l'existence de politiques d'immigration plus ou moins sélectives, les immigrants deviennent donc l'objet de nombreuses politiques publiques visant à leur assurer un plus grand succès scolaire. Au sein des sociétés jacobines qui, comme la France répugne au traitement différentiel, les interventions compensatoires à l'intention des clientèles immigrantes se limitent généralement à celles qui sont également accessibles à leurs pairs appartenant au groupe majoritaire. Dans d'autres, où le multiculturalisme connaît une popularité normative croissante, (comme par exemple le Canada, les États-Unis ou l'Australie), elles comportent une dimension spécifique, la plupart du temps culturelle mais parfois aussi linguistique.

    En effet, en lien avec la reconnaissance que l'égalité des chances peut exiger un traitement spécifique, le rapport même qu'entretiennent les pouvoirs publics des divers États occidentaux avec le mandat de socialisation de l'École s'avère plus complexe. D'une part, en effet, les curriculum explicites se complexifient, deviennent moins assimilationnistes et reconnaissent désormais davantage le pluralisme de la société réceptrice. Mais, d'autre part, l'importance de la construction d'une identité commune à travers la socialisation par les pairs et le curriculum implicite connaît une popularité croissante, sans précédent durant la période antérieure. La ségrégation scolaire de facto des immigrants, voire même dans certains celle des minorités nationales, sera donc combattue à partir des années 60 par un ensemble d'interventions, plus ou moins artificielles et, il faut bien le dire, plus ou moins réussies, visant une répartition plus équilibrée des clientèles d'origines diverses au sein des établissements scolaires. L'existence des écoles ethnospécifiques sera examinée de manière plus critique, dans certains cas comme le reliquat compréhensible des injustices du passé et, dans d'autres, comme un phénomène inquiétant de repli identitaire.

    L'impact de l'évolution des politiques éducatives depuis une trentaine d'années sur l'intégration économique et sociale des jeunes issus de l'immigration est encore difficile à évaluer. En effet, pour l'essentiel, nous vivons encore dans cette lancée même si, comme nous le verrons plus loin, des tendances bien différentes, voire même contradictoires, ont commencé à émerger. Sans prétendre ici me fonder sur les données exhaustives, j'aurais tendance à identifier à cet égard deux conséquences positives et deux échecs.

    D'une part, en effet, il est clair que les jeunes de toutes origines dans l'ensemble des pays d'immigration représentent aujourd'hui une génération plus intégrée qu'auparavant au plan structurel, social et économique. Plus que par le passé, malgré la persistance des situations d'isolement, ils ont fréquenté les mêmes écoles. De plus, puisque le système est devenu plus égalitaire pour l'ensemble de la population et que la mobilité éducative spécifique des groupes d'origine immigrante a continué dans une large mesure, le partage des milieux de vie et de travail est appelé à s'accentuer. Au plan identitaire, on note également une certaine diminution des frontières ethniques, une culture jeune, libérale, cosmopolite s'imposant un peu partout en opposition avec la génération des adultes, que ceux-ci appartiennent aux groupes majoritaires ou minoritaires. Cette tendance touche non seulement les milieux «intégrés» à la société dominante mais également les zones de marginalisation où les jeunes de toutes origines nouent de nombreuses alliances, parfois positives mais parfois également à la limite des comportements socialement acceptables. Un second acquis, du moins pour le pourcentage non négligeable d'immigrants qui connaissent la mobilité scolaire, est que ce succès se réalise, moins que par le passé, au prix d'une renonciation à l'identité ou à la langue d'origine, ce qui représente un bien «social» pour l'individu lui-même mais également pour les sociétés réceptrices de plus en plus conscientes (malgré le recul américain récent à cet égard) de l'importance de leur compétitivité linguistique dans un contexte de mondialisation.

    D'autre part, on s'entend aujourd'hui pour reconnaître que trente ans d'interventions compensatoires ou pluralistes visant à combler les différences de résultats et de mobilité éducative entre les milieux défavorisés et les milieux moyens et favorisés n'ont guère modifié la donne. La condition socio-économique continue à être le principal prédicteur du succès scolaire dans l'ensemble des sociétés occidentales et, bien qu'on constate une légère surperformance à cet égard des clientèles immigrantes, lorsque celles-ci sont composées à plus de 80 % de personnes de classes sociales défavorisées (comme c'est souvent le cas en Europe), cette tendance est une bien piètre consolation. De plus, le persistant échec à assurer la promotion sociale des groupes défavorisés appartenant à la majorité est également porteur de tendances inquiétantes : c'est, en effet, souvent au sein du lumpenproletariat blanc natif qu'on trouve le bassin des groupes racistes ou néonazis. À ce premier problème, vient s'ajouter un peu partout un sentiment diffus d'éclatement des valeurs qui amène certains nostalgiques à prophétiser la fin de l'école intégratrice. En effet, même si plusieurs peuvent considérer le pluralisme accru des curriculum et des identités des jeunes comme un acquis, il n'en demeure pas moins qu'à partir du moment où un pourcentage non négligeable de l'opinion publique a la perception opposée, c'est un enjeu auquel les décideurs doivent répondre, surtout lorsque cette préoccupation est portée par les enseignants ou les parents. La diminution de la fonction de production d'une culture commune qu'accomplissait traditionnellement l'École est souvent assimilée à la disparition des repères éthiques ou moraux chez les jeunes, dont certains chercheraient en conséquence le réconfort des explications simples fournies par les groupes intégristes ou xénophobes. Pour quiconque effectue une analyse quelque peu rigoureuse de ces phénomènes, il est évident que tout lien trop immédiat de cause à effet à cet égard peut être considéré comme une explication simpliste. Toutefois, l'inquiétude suscitée par l'affaiblissement du mandat intégrateur de l'École a été largement à l'origine du retour en force récent de l'éducation à la citoyenneté qui représente une des trois tendances émergentes au plan des politiques éducatives que j'aborderai maintenant.

  3. TROIS TENDANCES ÉMERGENTES EN ÉDUCATION
  4. Tel que précisé plus haut, j'ai l'intention de débattre ici de trois mouvements récents et importants, dont les conséquences sur la mobilité sociale et économique des immigrants ou la socialisation des jeunes de toutes origines ont fait l'objet d'interprétations diverses, voire même conflictuelles. Le premier de ces mouvements, la révolution de l'imputabilité («accountability»), que l'on désigne aussi comme celui de l'obligation des résultats, est apparu largement en réponse à l'échec des interventions égalisatrices des années 60. Déligitimant la tendance des intervenants scolaires à justifier la sous-performance de certaines clientèles à partir des déterminants sociaux, l'idéologie de l'imputabilité ramène le balancier vers les explications endogènes au système éducatif. En effet, bien que ses tenants reconnaissent généralement les difficultés particulières vécues par certains milieux, ils font valoir que, même à condition socio-économique et à concentration ethnique équivalentes, les différences de performance sont flagrantes, ce qui ne peut qu'amener à s'interroger sur les caractéristiques des écoles «qui font la différence». La plupart du temps, l'approche demeure incitative : il s'agit de produire davantage de données permettant de comparer les résultats des établissements ou ceux de clientèles spécifiques, et surtout de les rendre publiques afin de permettre aux parents, aux décideurs ou aux groupes de pressions d'être en mesure d'identifier les inégalités et d'exiger les actions appropriées. Dans certains cas, toutefois, notamment au sein de plusieurs systèmes publics américains, le mouvement d'imputabilité implique des correctifs obligatoires pour les établissements dont la performance est inférieure aux objectifs, qui peuvent se solder par la fermeture de l'école et la répartition de son personnel et de ses clientèles dans d'autres milieux.

    Créant souvent la panique chez les intervenants scolaires qui craignent, entre autres, la démotivation des troupes ou une réaction purement cosmétique d'augmentation des performances scolaires, la popularité actuelle de l'obligation des résultats en éducation est accueillie favorablement par les communautés d'origine immigrante. Plusieurs considèrent, en effet, qu'elle favorise une plus grande transparence et une reddition des comptes accrue de la société majoritaire à l'égard de la scolarisation des élèves issus des minorités. Cependant, certains porte-parole de ces milieux ont exprimé des inquiétudes sur la possible stigmatisation des communautés sous-performantes, notamment lorsque l'«ethnic monitoring» en éducation ne tient pas compte de la composition de classe des divers groupes ethniques.

    Toutefois, c'est davantage en lien avec la seconde tendance émergente au sein des sociétés occidentales, celle de la multiplication des offres scolaires, voire même de leur concurrence que le débat fait rage. En effet, même si dans certains pays (notamment en France) on résiste à la marchandisation de l'éducation au nom de l'idéologie de l'école commune, l'espace scolaire y devient de plus en plus complexe et diversifié, que ce soit à cause de la multiplicité des besoins du marché du travail ou de l'influence grandissante reconnue aux parents au sein des établissements scolaires. De plus, dans nombre d'autres sociétés, la concurrence entre écoles et la liberté des parents de choisir le type de scolarité qu'ils préfèrent pour leurs enfants connaît un fort momentum idéologique. C'est notamment le cas aux États-Unis avec le mouvement de l'éducation à la carte (Voucher Education) ainsi que l'accroissement du nombre des Charter Schools, cette dernière tendance touchant également la Grande-Bretagne et divers pays européens. Pour les tenants du libéralisme extrême en éducation, l'intervention étatique doit se limiter au minimum, soit à assurer la disponibilité des données sur la performance comparative des établissements, et c'est à travers le choix des consommateurs que l'offre éducative doit être régulée, tant en ce qui concerne la survie des écoles que le type de pédagogie qu'elles mettront de l'avant.

    Les conséquences de cette seconde révolution sur l'intégration scolaire actuelle et l'intégration sociale et économique future des jeunes issus de l'immigration font l'objet d'interprétations diversifiées, souvent contradictoires. Les opposants du libre choix en matière d'éducation -surtout britanniques - font valoir que cette réforme repose sur le postulat que tous les parents sont capables d'être des consommateurs éclairés, alors que l'expérience prouverait que seuls les parents favorisés ou appartenant au groupe majoritaire exercent leur possibilité de choix, ce qui laisserait les écoles pluriethniques ou défavorisées dans une situation plus défavorable que celle qui prévalait lorsque l'offre scolaire était étroitement régulée. À l'opposé, l'évaluation américaine des Charter Schools, qui montre, entre autres, qu'elles sont massivement utilisées par les parents appartenant à des minorités raciales ou immigrantes en réponse aux limites perçues de l'école publique, est plus partagée, même s'il est encore difficile de se prononcer sur l'impact à plus long terme de leur choix d'une scolarisation spécifique sur l'égalisation des chances scolaires de leurs enfants.

    Par ailleurs, si l'essentiel du débat sur la marchandisation de l'éducation, du moins dans le cas des populations d'origine immigrante, porte sur ses conséquences au plan de la mobilité scolaire et économique, l'impact de cette tendance sur l'intégration sociale des jeunes est également débattu. En effet, certains se questionnent sur l'apparent regain de popularité d'écoles à caractère ethnoculturel ou religieux spécifique qui sont revendiquées et éventuellement mises sur pied, à partir non d'une logique d'égalité des chances pour les clientèles défavorisées (comme c'est le cas largement des écoles afrocentristes noires aux États-Unis, au Canada et dans quelques autres sociétés occidentales), mais simplement en vue de maximiser la contribution de la scolarisation des jeunes à la reproduction linguistique, culturelle et identitaire de la communauté d'origine. En effet, alors que l'école publique n'a que partiellement commencé à être pluraliste et qu'elle n'est encore souvent commune qu'au plan normatif, certains y voient le retour au clivage du passé où ethnicité et structures scolaires coïncidaient étroitement. Toutefois, dans la mouvance idéologique actuelle, il est peu prévisible que les politiques publiques visant la lutte à la ségrégation scolaire de facto, dont l'impact a été limité, renaissent de leurs cendres. On peut également s'interroger sur le réalisme que l'État néo-libéral ou conservateur, qui fait la promotion de la liberté de choix pour les parents dans leur ensemble, développe un discours idéologiquement défavorable aux écoles ethnoculturelles ou religieuses spécifiques.

    Face à cette multiplication presque inévitable des espaces scolaires, dont on peut toutefois prévoir que la plupart demeureront pluriethniques et au sentiment diffus d'éclatement de la fonction intégratrice de l'école perceptible depuis une vingtaine d'années, la plupart des gouvernements ont plutôt tendance à chercher à assurer la cohésion sociale par la promotion au sein des établissements scolaires de toute nature, d'un ensemble de valeurs communes et larges aujourd'hui renommé Education à la citoyenneté. Un peu partout, on assiste donc à l'émergence de cette discipline au sein du curriculum obligatoire des écoles, le plus souvent sous la forme d'un enseignement spécifique mais aussi souvent comme une compétence transversale devant être acquise à travers tout le processus éducatif. À l'opposé de l'éducation civique traditionnelle, caractérisée par son caractère normatif et monolithique, cette nouvelle éducation à la citoyenneté, dont nous avons largement débattu dans nos débats durant ce colloque, est caractérisée par sa reconnaissance du caractère pluraliste des sociétés modernes et par l'accent qu'elle met sur l'exercice actif de la citoyenneté chez les jeunes. Elle vise donc à un arbitrage des divers droits à travers un cadre d'obligations communes et privilégie le développement des compétences civiques plus que l'acquisition des seules connaissances. Au-delà de ce très large consensus international, on doit toutefois noter que l'ordre de priorité relatif des citoyennetés locale, nationale et internationale est largement multivoque au sein de ces approches, où plurilinguisme et appartenance ethnique, solidarité locale ou de classe, culture civique ou patrimoine national ainsi qu'internationalisme se conjuguent à des degrés divers.

    Le type de cocktail particulier créé dans chaque établissement, voire même perçu et réinterprété par chaque élève, est encore difficile à évaluer, alors même que certains critiquent déjà ce mouvement à partir de perspectives opposées. En effet, pour plusieurs membres du groupe majoritaire qui s'opposaient déjà à l'éducation multiculturelle ou interculturelle comme à un facteur de division scolaire et sociale, l'éducation à la citoyenneté, qui est tout aussi pluraliste que ces courants et sans doute davantage ouverte aux dimensions mondiales et planétaires, est peu susceptible de répondre à leurs inquiétudes quant à l'affaiblissement de la fonction intégratrice de l'école. Pour certains porte-parole des minorités, à l'inverse, l'accent mis sur la cohésion sociale légitimerait le retour en force du bon vieil assimilationnisme culturel, alors que le caractère fortement normatif de l'éducation à la citoyenneté contribuerait à masquer les rapports de pouvoir et les inégalités qui marquent encore les sociétés d'accueil. Dans certains contextes, notamment aux États-Unis, le fait que le retour en force de l'éducation à la citoyenneté coïncide avec une remise en question des quelques percées que le pluralisme linguistique avait été en mesure d'effectuer au sein des systèmes scolaires publics depuis une trentaine d'années, vient conforter leur position. D'une façon plus générale, on peut aussi s'interroger sur l'impact de ce mouvement dans un contexte où l'intervention étatique en éducation est nettement en décroissance.

  5. L'INTÉGRATION FUTURE DES JEUNES ISSUS DE L'IMMIGRATION : QUELQUES SCÉNARIOS
  6. Face à l'héritage du passé cerné dans la première partie de cette présentation et à l'impact potentiel des trois tendances émergentes que je viens de décrire, on peut faire divers scénarios concernant l'intégration économique et sociale des jeunes issus de l'immigration dans les décennies à venir. Il s'agit bien entendu d'idéaux-types dont j'accentuerai les oppositions, ne serait-ce que pour montrer la grande diversité des interprétations possibles à cet égard.

    Un premier scénario, le plus pessimiste, voit le désengagement de l'État en éducation comme la tendance dominante qui devrait marquer les prochaines décennies, ce qui compromettrait, d'une part, les acquis positifs qu'on peut attendre de la révolution de l'imputabilité en terme de mobilité scolaire et économique pour les populations d'origine immigrante et, d'autre part, la contribution potentielle des programmes et approches d'éducation à la citoyenneté à la promotion de la cohésion sociale. La logique de marché jouerait donc de manière presque absolue, accentuant les inégalités scolaires entre les populations favorisées et les populations défavorisées, tant immigrantes que non immigrantes. En effet, dans ce courant on ne considère pas que la liberté de choix soit égalisatrice. De plus, elle contribuerait à la multiplication des offres éducatives ethnospécifiques ou religieuses, que celles-ci émergent de l'insatisfaction des parents face à l'école publique ou d'un certain repli identitaire au sein des communautés. Ce scénario laisse donc entrevoir une société doublement clivée, d'une part, par l'appartenance socioéconomique et, d'autre part, par l'appartenance ethnique. Il n'exclut évidemment pas l'existence d'espaces d'intégration (les jeunes issus de l'immigration qui bénéficient de la mobilité sociale et les jeunes majoritaires favorisés se retrouveront encore largement dans des écoles communes) et ne prévoit pas non plus de dérapage identitaire massif, puisqu'il est peu probable que le choix d'écoles ethnospécifiques soit dominant. Toutefois, alors qu'on aurait pu espérer mieux pour le troisième millénaire, il annonce une réduction de l'intégration économique des populations d'origine immigrante ainsi qu'un accroissement relatif de leur ségrégation scolaire et sociale. Suite à l'impact limité de l'éducation à la citoyenneté dans un tel scénario, ces inégalités et cette marginalisation accrues ne pourront que diminuer le partage des valeurs et l'engagement dans un projet commun chez les jeunes de toutes origines.

    À l'autre extrême, le scénario le plus optimiste considère que la révolution de l'imputabilité, conjuguée à la liberté de choix des parents face à des offres éducatives concurrentielles, va permettre d'effectuer une percée majeure en terme de mobilité scolaire et donc économique parmi les sous-secteurs de la population d'origine immigrante qui avaient traditionnellement été incapables de bénéficier de la fonction de promotion de l'École. De plus, considérant que les replis identitaires et la popularité des offres éducatives qui les soutiennent est liée à la marginalisation économique, les optimistes ne s'attendent pas à ce que la liberté de choix ait des impacts majeurs sur la ségrégation éducative des populations immigrantes favorisées qui feraient ce choix uniquement pour des motifs culturels ou idéologiques. Par ailleurs, cette interprétation, qui suppose le maintien d'un engagement étatique important, condition nécessaire à la mise en ouvre même de la révolution de l'imputabilité, implique également que les pouvoirs publics réussissent à maintenir un minimum de valeurs communes au sein de la société par le partage des connaissances, attitudes et compétences civiques généralement promues par les tenants de l'éducation à la citoyenneté. Ce scénario prévoit donc le maintien de la génération cosmopolite intégrée économiquement et structurellement et ouverte à la diversité culturelle qui a commencé à émerger durant les années 60, dont l'importance devrait s'accentuer au fur et à mesure que les situations de marginalisation, que les approches compensatoires des années 60-70 n'ont pas réussi à combattre de manière efficace, devraient s'atténuer. Par ailleurs, les percées de la nouvelle culture citoyenne viendraient répondre, dans une large mesure, au sentiment d'éclatement identitaire identifié plus haut et ce, d'autant plus que la révolution de l'imputabilité aurait contribué à améliorer le sort scolaire et socio-économique des populations majoritaires marginalisées.

    Je vous laisse évidemment juge de laquelle de ces deux options extrêmes vous semble la plus plausible. En ce qui me concerne, j'ai plutôt tendance à penser que l'avenir devrait se dérouler selon des scénarios plus mitigés, dans un sens comme dans l'autre. Ainsi, par exemple, il est possible que nous connaissions effectivement des percées importantes au plan de la mobilité scolaire et économique des populations défavorisées, et donc de leur secteur immigrant, conséquentes aux révolutions conjuguées de l'imputabilité et de la concurrence entre établissements scolaires, mais que ces percées se doublent de conséquences plus négatives au plan de l'intégration scolaire et sociale. Les jeunes partageraient moins souvent des écoles communes, ce qui diminuerait l'impact positif de la socialisation par les pairs sur le développement du sentiment d'appartenance. De plus, face aux tendances centrifuges dominantes, les efforts de promotion de valeurs communes à travers le curriculum minimal représenté par l'éducation à la citoyenneté n'atteindraient pas les objectifs escomptés. Les jeunes de toutes origines vivraient donc dans quelques années dans une société plus égalitaire mais plus conflictuelle et plus éclatée que celle que nous connaissons aujourd'hui. Il resterait toutefois à voir si la mobilité économique des populations immigrantes, et surtout l'accroissement à moyen terme de l'intégration sociale et résidentielle qu'elle suppose, ne contribuerait pas à limiter quelque peu les clivages identitaires et culturels.

    Une autre hypothèse mitigée, qui prend le contrepied de la précédente, prévoit un échec relatif des mouvements d'imputabilité et de concurrence des offres scolaires à assurer une mobilité sociale et scolaire accrue des jeunes issus de l'immigration. Il y aurait donc très peu de changements sur ce front, une proportion non négligeable d'entre eux (qui varie selon la spécificité des contextes et de leur politique d'immigration) continuant à bénéficier de la promotion sociale et économique de l'école, alors que les zones de marginalisation, partagées avec leurs pairs du groupe majoritaire de même classe sociale, perdureraient. À l'inverse, l'augmentation de la ségrégation scolaire n'aurait pas lieu et l'éducation à la citoyenneté jouerait bien le rôle que lui reproche ses opposants, soit celui de renforcer, sous une version plus sophistiquée, la fonction traditionnellement assimilationniste de l'École publique. Dans un tel scénario, les jeunes de toutes origines vivraient dans quelques décennies dans une société aussi égalitaire ou inégalitaire (c'est une question de perspective) qu'aujourd'hui, mais moins clivée au plan identitaire et culturel que celle dont nous avons hérité, suite au mouvement pluraliste des Golden Sixties.

    Sans doute, m'accuserez-vous de manquer de courage de ne pas trancher clairement quant à la probabilité de ces quatre scénarios. En effet, même si, comme je l'ai précisé plus haut, les deux derniers m'apparaissent plus probables que les versions les plus pessimiste ou optimiste, je crois, en toute honnêteté, qu'on connaît encore trop peu tous les tenants et aboutissants des tendances émergentes en éducation, ainsi que l'impact de l'ensemble des autres facteurs non éducatifs sur l'intégration économique et sociale des jeunes issus de l'immigration pour franchir ce pas. De plus, même dans le contexte actuel de mondialisation et de convergence accrue des politiques publiques, il est probable que plusieurs scénarios, voire même tous, coexistent durant la première partie du 21e siècle. En effet, les divers pays d'immigration ici représentés ne partent pas tous de la même donne scolaire et sociale et continueront doute d'effectuer des choix spécifiques correspondant à leur contexte particulier.



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