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Groupe de travail 4
La gestion de la diversité: questions
daccès et déquité
Yngve Georg Lithman
IMER, Université de Bergen, Norvège
Introduction
On sattend de cette première Conférence
annuelle du projet Metropolis à ce quelle brosse un
tableau de létat actuel des connaissances sur lesquelles
pourront sétayer des décisions de politique publique. La
conférence devrait aussi préciser les lacunes au plan des
connaissances, de même que les secteurs de recherche
prioritaires. Le présent document veut contribuer à
latteinte de ces objectifs. Son titre, La gestion de la
diversité - Questions daccès et déquité,
en décrit assez fidèlement le contenu. Toutefois, ce nest
pas la notion même de "gestion" qui occupe
lavant plan de notre étude. On y trouvera plutôt une
sorte dinventaire de ce que pensent et disent les
chercheurs sur ces questions qui, dans des sociétés
multi-ethniques ou multiculturelles, se prêtent à des
interventions de gestion des pouvoirs politiques et
administratifs, appellent de telles interventions, et parfois
même en font lobjet. Pour bien faire comprendre comment ce
document a été conçu, il convient dexpliquer certains
des postulats sur lesquels il repose. Lun de ces postulats
tient à la signification de lexpression "état actuel
des connaissances" dans le domaine des sciences sociales.
Lautre touche à la façon de relier entre elles des
explications qui nont pas toutes le même niveau
dabstraction et den établir la pertinence à
légard des enjeux de gestion plus immédiats. Dans bien
des domaines, lactivité scientifique a nettement une
dimension cumulative. Prenons à titre dexemple
lintroduction dun nouveau médicament. Cest au
fil du temps que lexpérience de son utilisation de même
que lexpérimentation en révèlent les applications et la
posologie optimales. Chaque nouvelle donnée vient sajouter
aux connaissances antérieures et contribue à la compréhension
commune des scientifiques et des praticiens. Cela est rarement le
cas dans le domaine des sciences sociales, où les prémisses
mêmes de la recherche font souvent lobjet de profondes
divergences. Par exemple, certains savants avancent des principes
"marxistes" et soutiennent que "tout", ou du
moins tout ce qui est digne dintérêt dans une société,
doit avoir une explication "matérielle". Dautres
offrent des explications "praxéologiques", la
société étant le résultat cumulatif dactions
individuelles. Dautres encore défendent une vision
"culturologique" du monde, affirmant notamment que la
socialisation est un puissant facteur dintégration
sociale, pourvu que ses résultats conviennent à la société
daccueil. On trouve bien dautres approches, sans
compter les variantes de celles que nous avons mentionnées. Il
nest pas toujours possible de réconcilier ces différents
points de départ de la recherche, que nous qualifierons de
"paradigmes". Ce sont, en fait, les a priori de
tout projet de recherche. La préférence du chercheur pour
lun ou lautre paradigme ne dépend pas des résultats
de la recherche à effectuer. Cette préférence préconçue et
généralement bien ancrée, découle plutôt de la somme de son
expérience scientifique. Les chercheurs ne manquent pas
dobjectivité pour autant, mais il faut reconnaître
quil existe des divergences de vue fondamentales sur
lexplication à donner à lexistence même de la
société. Par ailleurs, le niveau dabstraction de ces
paradigmes est tel quils ne peuvent être prouvés ou
réfutés par une recherche ciblée. Ainsi, dans une étude sur
la ségrégation et le logement, certains affirmeront que la
ségrégation sexplique par les choix individuels,
déterminés notamment par la situation économique des individus
et la disponibilité des logements. Dautres soutiendront
quelle est le produit dune structure de classe, et
quil ny a aucun intérêt à lexpliquer en
fonction de choix individuels, ces choix ne faisant que refléter
le "fonctionnement" de la structure de classe.
Dautres encore prétendront que la ségrégation est une
manifestation concrète de certains besoins individuels,
dordre psychologique et sociobiologique, de vivre avec des
gens qui leur sont "semblables". Cela étant,
soulignons également que les ouvrages les plus pertinents sur
les phénomènes de la ségrégation et du logement, de la
scolarisation des immigrants et bien dautres sujets ne sont
pas forcément les plus récents. En fait, les écrits qui
reflètent le mieux "létat actuel des
connaissances" sont plutôt ceux qui accordent le plus
dattention à lexamen des divers paradigmes. Ce sont
souvent ces ouvrages qui aident le mieux à comprendre un
phénomène social en particulier. Les spécialistes des sciences
sociales sont passés maîtres dans lart de réinventer la
roue, mais la dernière trouvaille nest pas forcément la
meilleure. Le projet Metropolis est à bien des égards une
démarche axée sur la recherche, mais cette recherche doit
déboucher sur des recommandations utiles aux politiciens et aux
administrateurs. Il serait erroné de conclure, à partir de nos
propos sur les paradigmes, que les connaissances des chercheurs
ne sont daucune utilité aux décideurs. Bien au contraire,
les sciences sociales fondées sur une assise théorique
solide ont une valeur certaine. Ces études, quoique très
abstraites, sont de la plus grande utilité pratique. Reprenons
lexemple de la ségrégation en matière de logement : la
collecte de nouvelles données quantitatives sur la
ségrégation, serait très peu utile aux travaux en cours en
Suède. Il faut au contraire se pencher sur la signification de
ces phénomènes et se demander notamment si, en Suède, la
ségrégation en matière de logement tient davantage de la
structure de classe que de la volonté et dun choix
individuels. Il faut répondre à cette question de façon que
les conclusions finales tiennent compte à la fois des paradigmes
choisis par le chercheur, de ses préférences méthodologiques
et des données recueillies au cours du projet. Il est peu
probable que ces conclusions fassent lobjet dun
consensus mais toute étude savante digne de ce nom jettera sur
la question examinée un éclairage qui permettra de prévoir,
avec plus dexactitude, les répercussions de diverses
décisions administratives et politiques. Plus encore, elle
alimentera le débat social quant au type de société que nous
souhaitons. Et de temps à autre, nous, les chercheurs,
trouverons des champs détude qui nous mettrons
daccord sur certains points et sur les effets de divers
types dintervention. Ainsi, en regard de la recherche sur
limmigration et les immigrants, nous sommes parvenus à
nous entendre sur la question de lapprentissage
linguistique. Les chercheurs sentendent également de plus
en plus sur une approche "constructiviste" relativement
à la formation de minorités ethniques, par opposition à une
démarche qui met laccent sur le rôle des sentiments
primordiaux. Mais les sciences, et plus particulièrement
peut-être les sciences sociales, ne peuvent déboucher que sur
des "vérités provisoires". Seule la religion est
source de "vérités". Pour sa part, la recherche
scientifique est une sorte de discussion encadrée par un
ensemble de règles qui régissent la construction des énoncés.
Ces règles sont universelles et elles dictent avec précision la
manière dont le chercheur peut exprimer sa conception du
"monde", lobjet de son travail étant den
arriver à représenter de plus en plus fidèlement la réalité
de ce "monde". Il nest pas mauvais quil y
ait des divergences, parfois même très tranchées: cela veut
tout simplement dire que la science nest pas une religion.
Il ne faut pas non plus croire que ces divergences minent la
contribution des scientifiques au travail des politiciens et des
administrateurs. Les connaissances des savants doivent contribuer
à la prise de conscience de lensemble de la société.
Tout au long du texte, et sous la rubrique Où en sommes-nous?
qui clôt chacun des grands thèmes abordés, on trouvera les
questions qui devraient intéresser les savants, les politiciens
et les administrateurs. Nous avons tenté de résumer ci-dessus
des notions extrêmement complexes, afin daider le lecteur
à mieux comprendre les choix qui ont orienté le reste de notre
étude. Ce document est conçu de façon à amorcer la discussion
sur les questions daccès et déquité dans quatre
domaines différents, savoir le logement, la politique,
léducation et le marché du travail. On y trouvera
quelques observations sur laccès et léquité dans
le domaine des services sociaux et de la santé et enfin, des
commentaires dordre général. Deux autres remarques
simposent. Dabord, la perspective de létude
est essentiellement européenne, reflétant en cela les
antécédents de lauteur. Ensuite, les renvois se trouvent
le plus souvent à la fin de chaque section plutôt que dans le
corps du texte; mais cela ne devrait poser aucun problème au
lecteur. Les listes de renvois sont dailleurs très
courtes.
Accès et équité : les principaux
enjeux
On peut aborder la question de laccès et
de léquité dune manière très
"technique", en comparant par exemple, les taux dans
tel ou tel domaine chez les autochtones ou les immigrants, en se
demandant si ces taux sont équitables, si les immigrants ont
laccès qui leur revient et bien dautres questions
encore. Une pléthore détudes effectuées dans tous les
pays visés par le projet Metropolis tentent de susciter ce genre
de discussion, et dans bien des cas, les statistiques officielles
fournissent des données de cet ordre. Toutefois, il faut, pour y
voir clair, avoir une certaine idée de la signification des
termes accès et équité, savoir, le champ
théorique dans lequel on les utilise le plus souvent. Il est
également important dexaminer les principales approches à
lanalyse des phénomènes daccès et
déquité. Dans une perspective dhistoire
épistémologique, laccès et léquité ont été
traitées principalement dans un cadre théorique
dindividualisme méthodologique, où lanalyse repose
essentiellement sur lactivité individuelle. Lorsque
lanalyse est fondée sur les classes, par exemple, et que
les inégalités sont perçues comme découlant principalement du
rapport entre elles, le chercheur accorde moins dimportance
aux concepts daccès et déquité. Au surcroît, ces
termes sont liés étroitement à tout un ensemble
dinterprétations qui constituent le fondement de la
jurisprudence américaine et canadienne, et qui ont entraîné
des mesures de promotion sociale et des lois en matière
déquité. Tels quils sont utilisés dans les débats
sur les questions dimmigration, "laccès"
sentend de la capacité des personnes dautres
cultures de sintégrer à la société qui les entoure et
des moyens quelles utilisent à cette fin, tandis que
"léquité" tient au degré
"dimpartialité" ou de "justice" que
rencontrent leurs efforts dintégration, ou à la mesure
dans laquelle une société réussit à traiter tous ses membres
de façon impartiale et équitable. Vus sous cet angle,
laccès et léquité font donc partie de toute
discussion normative sur la société et, par voie de
conséquence, sur ses mécanismes politiques, administratifs et
judiciaires. Néanmoins, ces termes ne font pas partie des
notions de base des sciences sociales. Bien entendu, la
description de répartitions inégales des personnes de diverses
origines ou caractéristiques sociales au sein dune
société, qui ramènent à des questions daccès et
déquité, est essentielle dans nombre de recherches en
sciences sociales. Mais dans lanalyse de ces
répartitions, la plupart des études savantes tendent à vouloir
mettre en contexte les résultats obtenus dans une perspective
plus générale sur la société. Généralement, ce nest
pas sur ces répartitions comme telles, aussi biaisées
soient-elles, que porte lintérêt, mais sur leur contexte
social et sur les éléments de ce contexte qui en expliquent
lexistence. Conséquemment, il est rare que les
spécialistes des sciences sociales considèrent les
répartitions biaisées proprement dite comme des problèmes à
expliquer, et, en tant que citoyen, à corriger. Ils attachent
davantage dimportance à lensemble de la réalité
sociale et à la manière dont cette réalité entraîne les
répartitions en cause. On reproche souvent leur tendance à
"blâmer les victimes" aux études sur les
répartitions biaisées qui ne cherche pas en dehors de la salle
de classe les raisons de léchec scolaire des enfants
immigrants, ou en dehors de leur bande de rue les raisons de leur
délinquance. Plusieurs spécialistes des sciences sociales sont
convaincus que "nul nest maître de sa destinée"
- cest-à-dire que notre comportement social et culturel
nest pas tant le résultat de nos propres actions que celui
des forces sociales que notre présence met en branle. De plus,
les choix méthodologiques que nous faisons dans lexamen de
ce "contexte élargi" sont essentiels à notre
compréhension. Dans une partie plus ou moins ignorée dun
ouvrage classique (Ethnic Groups and Boundaries,
Boston : Little, Brown & Co.), Barth défend le point de
vue de la théorie des rôles en matière daccès. Dans une
société, il existe certains statuts impératifs, notamment le
fait dêtre de sexe féminin, dêtre un enfant, Noir
ou immigrant, et des statuts accessoires, comme celui
dêtre étudiant, travailleur ou médecin. Il existe
également des règles qui dictent comment ces statuts
impératifs peuvent être combinés légitimement aux statuts
dits accessoires. Lapproche quelque peu intégrationniste
de Barth ne met peut-être pas laccent sur les enjeux que
soulèvent la lutte pour la légitimité ou lillégitimité
de la répartition des statuts accessoires. Selon les principes
de Barth, il faudrait pour modifier les répartitions,
réinterpréter les rapports entre les divers statuts et cette
ré-interprétation exigerait la rupture de la
"fonctionnalité" de lancien système.
Largument de la "classe marginale" représente
une approche fort différente. Quoique cette notion nait
pas la même signification aux États-Unis, au Canada et en
Europe, (les Américains se fondent en grande partie sur le
critère statistique du seuil de la pauvreté), la classe
marginale est, généralement, considérée comme étant formée
des sans-emploi et des personnes inaptes au travail.
Daucuns sappuient sur une notion de
"déséquilibre" et affirment que ce groupe est
constitué de personnes dont les compétences (antérieures) sont
devenues désuètes, et qui, en raison de leur situation
géographique, sont dans limpossibilité de trouver un
autre moyen de sassurer un travail rémunérateur. Cette
analyse aboutit à des correctifs bien différents de ceux que
proposerait Barth. Ces exemples permettent de comprendre
pourquoi, dans certains cas, les divergences dopinions ne
peuvent être résolues par de nouvelles études. En effet, ces
divergences reflètent des positions qui sont difficilement
modifiables à court terme. Contrairement à certains activistes
sociaux, plusieurs spécialistes des sciences sociales trouvent
difficile dintégrer les concepts daccès et
déquité à une description de la société. Mais ce sont
des concepts qui peuvent nous aider à orienter notre travail
pour alimenter la discussion et favoriser la prise de décisions.
Par ailleurs, des termes comme "accès" et
"équité" sont également lourds de sens
puisquils sont liés, dans le débat global sur
limmigration, à la notion de multiculturalisme (se
reporter à Jakobovicz, A. "Social Justice and the
Politics of Multiculturalism in Australia", Social
Justice, 16 : 3, 69-86, 1989), elle-même précédée
par la démarche dite assimilationniste puis intégrationniste,
lintégration accordant une certaine reconnaissance au
rôle des groupes ethniques dans le processus
dassimilation. Ainsi, les notions daccès et
déquité, qui réfèrent à des valeurs universelles
souhaitables, occupent également une place précise dans
lhistoire des débats sur limmigration. La façon
dont ces notions seront interprétées à lavenir
soulèvera des questions fondamentales liées à la structure de
notre société et à celle que nous voulons lui donner. Dans
certains pays, les questions déquité et daccès se
posent devant les tribunaux, mais dans la plupart des États, ces
questions sont débattues uniquement sur la scène politique.
Mais il est clair que la gestion de diversité exigera
lappui tant des politiciens et des professeurs que des
administrateurs et des immigrants, de même que celui, peut-être
le plus problématique, de lensemble de la population. La
"gestion de la diversité" soulèvera des questions
sociales fondamentales, notamment celle du droit
dappartenance.
Accès et équité : le domaine du
logement
Depuis plus de soixante-dix ans, les
politiciens, administrateurs et spécialistes des sciences
sociales se penchent sur la question de la ségrégation en
matière de logement. On trouve sur cette question une foule de
documents qui établissent lexistence du phénomène et en
décrivent les effets plutôt que den fournir une
explication théorique ou générale. On trouve également des
divergences profondes entre les ouvrages américains et
européens. Les premiers sattardent principalement à la
situation des Noirs alors que les autres mettent surtout
laccent sur les migrations qui ont suivi la Seconde Guerre
mondiale. Ces divergences sexpliquent notamment par des
différences quant à lorigine historique du phénomène de
la ségrégation et quant aux objectifs gouvernementaux en
matière de logement; en outre, les spécialistes des pays
européens ont, à cet égard, adopté des approches diverses.
Dans le domaine du logement et la ségrégation, la question
dintérêt social et universitaire nest pas le fait
que les plus nantis résident dans certains quartiers, mais que
les démunis sont regroupés dans dautres. Lorsque ces
pauvres sont également des immigrants, des Noirs ou des membres
dautres groupes ethniques, cela soulève plusieurs types de
problèmes. Certains craignent linstallation dune
structure sociale verticale dont les conséquences seraient
néfastes, dune société comportant des divergences
inacceptables sur le plan de laccès et de léquité
et dont les membres ne partageraient plus des valeurs communes.
De façon plus générale, cest lincidence de
"désordre social", tel quil sexprime dans
la délinquance juvénile, laffaiblissement de la cellule
familiale, les taux élevés de chômage et la consommation de
drogues et dalcool, qui semble retenir davantage
lattention des politiciens et des savants. Étant entendu
que le point de départ de notre étude est européen plutôt
quaméricain, on peut tout de même conclure quen
réalité, nous connaissons très mal les causes profondes de la
ségrégation en matière de logement. Quatre processus assez
différents sont susceptibles dexpliquer la situation
actuelle, savoir lassimilation des structures de classe
établies, la création dune classe défavorisée
(classe marginale), les collectivités de passage et
enfin, à la création dune nouvelle forme de société
multiculturelle. Chacun de ces processus est susceptible
dexpliquer les caractéristiques actuelles des zones de
ségrégation ethnique. Soulignons toutefois que selon le poids
relatif de chacun de ces facteurs dans le processus de
ségrégation, les questions daccès et déquité
seront abordées sous un angle bien différent. Les politiciens
doivent en tenir compte. Le phénomène de lassimilation
des structures de classe établies se produit lorsquun
groupe dimmigrants de la classe ouvrière remplace la
classe ouvrière indigène et manifeste, dans une large mesure,
des indicateurs sociaux analogues à ceux de la population
quelle a remplacée. La manifestation de certaines
"caractéristiques culturelles" ne modifie pas
sensiblement ce processus fondamental. Il serait utile, pour
valider cette hypothèse, dévaluer la mobilité sociale
verticale de la deuxième génération. Cette mobilité
ressemble-t-elle à celle de la classe ouvrière indigène, ou au
contraire, les individus de la deuxième génération qui vivent
dans des zones à forte densité dimmigrants sont-ils
davantage "emprisonnés" dans les conditions sociales
entourant leur naissance et leur éducation? Le deuxième
processus est celui de la création dune classe
défavorisée susceptible "dexclusion totale",
cette classe étant en règle générale socialement
marginalisée. Les caractéristiques dune classe
défavorisée, qui se transmettent de génération en
génération, comprennent notamment labsence de mobilité
sociale ascendante, un faible niveau de scolarisation,
linstabilité de la cellule familiale (soumise aux aléas
économiques), un emploi mal rémunéré, une forte dépendance
sur laide de lÉtat et un taux élevé de
criminalité. La persistance dune génération à
lautre est un des éléments essentiels de la définition
dune classe défavorisée, puisquelle se caractérise
par des perceptions de soi et des autres bien ancrées dans la
culture. La possibilité que les zones de ségrégation ethnique
regroupent des collectivités de passage a à peine été
abordée dans le contexte européen, bien quil
sagisse dune situation classique en Amérique du
Nord. Cela signifie simplement que les zones où se pratique la
ségrégation regroupent des immigrants plus ou moins récemment
arrivés qui sinstallent temporairement avant de se rendre
à leur destination définitive. Ces populations
sinstallent le temps dacquérir les compétences et
les orientations nécessaires pour sintégrer. La zone ne
change pas, mais les résidents ne cessent de changer. Toutefois,
certains y demeureront en permanence, incapables dobtenir
les ressources dont ils ont besoin pour se rendre à leur
destination. La collectivité de passage aurait également
tendance à offrir divers services "ethniques" aux
nouveaux arrivants. Bien entendu, la notion de collectivité de
passage nest guère utile si on pense à Birmingham et aux
rangées de maisons dont les propriétaires-occupants sont des
Pakistanais. Cependant, cette notion a sa place dans certaines
situations européennes, du moins pour expliquer en partie le
phénomène. De plus en plus nombreux sont ceux qui voient, dans
les zones ségréguées en fonction de critères ethniques, une
nouvelle société multiculturelle issue du phénomène de la
mondialisation, ce qui annonce un nouvel ordre social dans lequel
lÉtat-nation autrefois considéré comme unité optimale
defficacité sociale est remplacé par un peuple qui se
définit selon une perspective transétatique. Laspect
géographique de lappartenance na plus le même sens,
lespace nétant plus défini par ses frontières.
Lespace englobe plutôt un nouveau réseau mondial de
personnes. Il nest pas caractérisé non plus par une
structure de classe, ni par la mobilité sociale restreinte de la
deuxième génération de ses habitants. Et la zone en voie de
mondialisation est également un lieu de créativité culturelle;
cest dans cet espace que lon voit, par exemple,
"naître une religion", comme celle de lIslam
dans sa version occidentale. Par ailleurs, la ségrégation en
matière de logement soulève la question fort controversée des
"conséquences imprévues" dont la ségrégation
progressive constituerait un exemple. Supposons que certains
indigènes ne sauraient tolérer plus de dix pour cent
denfants dimmigrants à lécole que
fréquentent leurs propres enfants. Lorsque la proportion
atteindra ce chiffre, ces personnes retireront leurs enfants de
lécole pour sinstaller ailleurs. Le pourcentage
denfants dimmigrants augmentera, incitant les
personnes qui tolèrent jusquà vingt pour cent
denfants dimmigrants à déménager. En fin de
compte, la classe ou lécole sera composée presque
exclusivement denfants dimmigrants, mais personne
naura volontairement cherché à obtenir ce résultat. Les
questions que soulève la ségrégation en matière de logement
sont chargées démotivité : on sait que les chances de
réussite de chacun sont intimement liées à la qualité de
lenvironnement, surtout en ce qui a trait aux jeunes. On
estime que dans les zones résidentielles à forte densité
dimmigrants, les établissements scolaires, la sécurité
et les services de santé, qui sont tous des éléments
importants, sont inadéquats. Le fait de vivre dans un quartier
qui regroupe un grand nombre dimmigrants est habituellement
perçu comme une entrave à latteinte dune qualité
de vie acceptable dans ces domaines comme dans dautres. Les
variables qui influent le plus sur la définition dune zone
à ségrégation ethnique, et qui ont une importance très
différente selon lauteur, comprennent principalement la
classe sociale, lethnicité et la capacité daction.
Les "dispositions institutionnelles" touchant
laccès aux logements sociaux, de même que les forces du
marché (notamment le "prix à payer pour la
discrimination") et les occasions dintégration au
marché du travail sont aussi des facteurs importants. Dans cette
perspective, la classe sociale est un facteur de structuration
qui, de ce fait, tend à figer les gens dans une position sociale
donnée, y compris en matière de logement. Lethnicité est
également perçue comme un facteur de structuration dont les
conséquences sont les mêmes. La capacité daction est une
variable qui peut savérer plus importante dans la mesure
ou la classe et lethnicité ne lui offrent aucune
résistance. Mais il faut peut-être une définition plus pointue
de la capacité daction axée peut-être davantage sur la
capacité dexécution de ses choix, par exemple, en
matière déducation et demploi. Lhypothèse
dassimilation des structures de classe repose
essentiellement sur le concept de classes sociales. La notion de
classe défavorisée sinscrit dans la même veine, mais
elle peut inclure le facteur "ethnique" comme
phénomène concurrent lorsquun changement dans la demande
de compétences tient certaines parties de la population à
lécart du "circuit". Lhypothèse de la
collectivité de passage écarte la notion de classes et se fonde
essentiellement sur la capacité daction, comprenant entre
autres la capacité dune personne de sassurer
lappui de ses compatriotes au cours des premières années
passées dans un nouveau pays. Enfin, dans lhypothèse de
la mondialisation, il semble que ni la classe ni
lethnicité ne sauraient expliquer le phénomène et que,
dans lensemble, la capacité daction ne soit pas
entravée. Daucuns accordent aux phénomènes de
ségrégation et de racisme une importance primordiale et,
fréquemment, ils en font lanalyse scientifique dans la
perspective du marché du logement. La question de
lethnicité ou du moins les "caractéristiques
ethniques" occupent donc une place déterminante dans ce
type danalyse. En un sens, laccès est refusé, ou le
prix de laccès est plus élevé, à cause de la présence
de ces caractéristiques. Dans une étude intéressante sur
Toronto, lhypothèse selon laquelle la ségrégation
satténue avec le temps a été en grande partie
invalidée. Lauteur a constaté que seuls quelques groupes
dorigine britannique et des pays du nord et de louest
de lEurope avaient un taux dassimilation culturelle
suffisant pour entraîner une diminution de la ségrégation
résidentielle dans les générations successives; il ajoute que
même en tenant compte des différences de niveau de scolarité,
le phénomène de ségrégation transgénérationnelle ou
résidentielle nest pas sensiblement modifié (Kalbach,
renvoi ci-dessous).
Où en sommes-nous?
Certes, la ségrégation résidentielle est de toute
première importance dans létude des questions
daccès et déquité, du moins si on accepte que
lenvironnement joue un rôle de premier plan relativement
aux chances de réussir dans la vie. Lenvironnement
dune personne, les occasions favorables quil lui
procure, de même que les difficultés quil comporte nous
permettraient de prédire ses chances de réussite. Mais il faut
éviter de donner une direction trop précise à la recherche à
entreprendre sur la question de ségrégation. Malgré les
nombreuses études dans ce domaine, nous ignorons encore beaucoup
de choses sur le rôle quà joué la ségrégation en
matière de logement au cours de la migration qui a suivi la
Seconde Guerre mondiale, du moins dans le contexte européen. De
fait, nous disposons de très peu détudes susceptibles de
nous éclairer sur la question de savoir dans quelle mesure la
zone de résidence influe sur les chances de succès dans cette
ère de transport de masse, dantennes paraboliques et
dInternet. En outre, nous connaissons peu de choses des
forces qui entrent en jeu en ce qui a trait à la ségrégation
résidentielle. Ce nest pas tant le manque de données,
sans doute, que le manque denvergure théorique. Plusieurs
facteurs pourraient servir de variables "nominales"
dans une étude de ce type, y compris le sort réservé à la
deuxième génération. Nous ignorons également la qualité des
services disponibles dans les zones de ségrégation ethnique. En
règle générale, notre perception des zones de ségrégation
ethnique tient davantage à une sorte daversion générale
pour le "désordre social" que ces zones représentent,
plutôt que dune analyse objective.
Ouvrages de référence
La présente section na pas vraiment abordé les
approches "écologiques" à la ségrégation du
logement, mais elles sont abondamment traités dans
louvrage remarquable de J. Rex et de R. Race Moore, Community
and Conflict : A Study of Sparkbrook (London :
Oxford University Press, 1967). Louvrage de J. Rex et
de S. Tomlinsson, Colonial Immigrants in a British
City : A Class Analysis (London : Routhledge and
Kegan Paul, 1979) constitue une sorte de suivi qui présente des
observations importantes sur la notion de classe. Plusieurs
études de D. Harvey, notamment Social Justice and the
City (London : Edward Arnold, 1973) et Consciousness
and the Urban Experience (Baltimore : John Hopkins
Press, 1985) permettent de voir la ville comme un système fondé
sur les classes. Lhypothèse du sous-prolétariat est
clairement expliquée dans W.J. Wilson, Les oubliés de
lAmérique (Paris : Desclée de Brouwer, 1994);
voir Kasarda, J.D. "Urban Industrial Transition and the
Underclass" (Annals of the American Academy of Political
and Social Sciences 501 : 26-47, 1989). Cependant, la
notion de sous-prolétariat (ou classe défavorisée) peut
soulever certaines critiques parce quelle réunit dans une
même catégorie un large éventail de personnes avec des besoins
et des problèmes différents (voir Gans H., "Reconstructing
the Underclass : The Terms Danger as a Planning
Concept" (APA Journal 271 : 271-77). En Europe,
certaines études indiquent quil y a amorce de formation
dun sous-prolétariat, mais que ce phénomène nest
pas complet; voir Reischauer R.D., "Immigration and the
Underclass" (American Academy of Political and Social
Science 501 : 120-131, 1989) et Roelandt T.& Veenman
J. "An Emerging Underclass in the Netherlands? Some
Empirical Evidence" (New Community 19 : 1,
129-141, 1992). Dans des travaux comme ceux de J. Rex,
"The Second Project of Ethnicity : Transnational
Migrant Communities and Ethnic Minorities in Modern Multicultural
Societies" (Innovation 7 : 3, 207-217, 1994), de
J. Friedman, Cultural Identity and Global Process
(London : Sage 1994) et de U. Hannerz, Cultural
Complexity (New York : Columbia University Press 1992),
lhypothèse des "nouvelles collectivités
mondialisées" est invoquée, mais nest pas traitée
systématiquement. Mentionnons également le volume remarquable
de M. Davis, City of Quartz : Excavating the Future
in Los Angeles (London : Verso, 1990) qui examine la
même question. Largumentation concernant "la
naissance dune religion" est présentée par
G. Kepel, dans Les banlieues de lIslam :
Naissance dune religion en France (Paris :
LÉpreuve des faits/Seuil, 1987). Lassociation entre
le "racisme et marché" en matière de la ségrégation
trouve peut-être son expression la plus claire dans
M. Banton, Ethnic and Racial Competition
(Cambridge : Cambridge University Press, 1983). Dans
louvrage remarquable, Ethnic Minority Housing :
Explanations and Policies (Aldershot : Avebury, 1989),
A. Sarre, D. Phillips et R. Skellington
démontrent limportance de la notion de capacité
daction.
Accès et équité : le domaine
politique
Les problèmes daccès et déquité
quaffrontent les immigrants se distinguent de ceux de tous
les autres groupes minoritaires. Les groupes minoritaires
"indigènes" de la plupart des pays démocratiques ont
accès, du moins officiellement, aux tribunes politiques de leur
pays. La situation des immigrants est bien différente dans au
moins quatre domaines, savoir la citoyenneté, le droit de vote,
le droit dassociation et la
"demi-naturalisation". Soulignons également que, dans
bon nombre de situations, le sexe joue un rôle de premier plan;
même si cela nest pas reconnu officiellement, les
dispositions législatives et les pratiques de plusieurs États
placent les hommes et les femmes dans des positions très
inégales. Mentionnons également les "immigrants
illégaux". Les rapports entre le statut dimmigrant et
la citoyenneté sont très complexes. La citoyenneté peut
sacquérir par les liens du "sang", par la lieu
de naissance, de même que par le lieu de résidence ou du
mariage. Certains pays ont des exigences dordre
historico-généalogique. On trouve également des exigences
linguistiques, de même que les critères de bonne conduite.
Ainsi, dans certains États, il faudra démontrer que son
grand-père vivait dans le pays à une certaine époque et
parlait une langue en particulier. La grande diversité des lois
sur la citoyenneté reflète la complexité des processus
historiques et des schèmes dédification des nations,
ainsi quune pléthore de préoccupations contemporaines que
soulève limmigration, notamment lunité nationale et
la prétendue pureté raciale. Dans la plupart des cas, lorsque
les immigrants ne sont pas considérés comme faisant partie
"du peuple", à linstar des Volksdeutschen
(Allemands par le sang) en Allemagne, la période dattente
peut savérer très longue (à quelques rares exceptions
près), et il peut sécouler de cinq à dix ans avant que
limmigrant devienne citoyen du nouveau pays. Cependant, on
peut en gros distinguer quatre modèles susceptibles
dinfluer différemment sur les droits politiques des
immigrants. Dans les pays qui présentent un mode
dimmigration "classique", la période
dattente est généralement de courte durée, soit de
quelques années. Les pays nordiques ainsi que les Pays-Bas ont
adopté des dispositions similaires puisque les travailleurs
immigrants de laprès-guerre étaient déjà considérés,
dans les années 60 et 70, comme des résidents permanents.
Les pays qui possèdent un système de "travailleurs
invités" ont des politiques plus restrictives. Le
quatrième modèle englobe divers schèmes de
"rapatriement" de personnes appartenant à un groupe
ethnique dispersé. Il résulte de cette situation un dilemme qui
crée à son tour un "déficit démocratique". Les pays
démocratiques sont fondés sur le principe philosophique selon
lequel chacun (chaque citoyen) a le droit délire ses
propres représentants politiques. Le fait quune fraction
importante de la population, savoir les immigrants qui ne sont
pas encore citoyens, na pas le droit de voter signifie, du
point de vue de lidéologie politique, que lÉtat se
crée un problème. Si une partie de la population ne peut
exprimer ses préoccupations par le truchement du processus
politique, la légitimité de la tribune politique sen
trouve diminuée, tout comme son efficacité à titre
dorganisme de médiation et de résolution des problèmes.
Soulignons que ce problème touche principalement la société en
général, et non pas exclusivement les immigrants. Le deuxième
volet du dilemme tient au fait que les immigrants peuvent
décider que puisque les lois sur la citoyenneté ne
sappliquent quà quelques-uns, ils devraient créer
leurs propres structures, en dehors du système étatique, et
sans égards particuliers pour cette dernière. Ce type de
réaction peut entraîner, dans certaines circonstances, la
naissance dorganismes à caractère
"fondamentaliste". Il est vrai que le sentiment de
"rejet" face au pays hôte nexplique pas
entièrement lexistence de ce type dorganisations,
mais il peut, avec dautres facteurs, jouer un rôle
important dans la création dun clivage entre les deux
populations. Certains États, particulièrement les pays
nordiques et les Pays-Bas, se sont inspirés de ce raisonnement
pour adopter des règles relativement larges en matière de
citoyenneté. De plus, les immigrants qui vivent dans ces pays,
quelle que soit leur citoyenneté, bénéficient de règles
plutôt souples en ce qui a trait à la durée de la période de
résidence, et peuvent voter aux élections municipales. Il
sagit dun moyen de réduire le déficit
démocratique. Toutefois, la charge symbolique des questions
dappartenance à lÉtat-nation ne permet pas
détendre aux élections nationales le droit de vote des
immigrants. La situation de nombre dimmigrants qui ne
détiennent pas la citoyenneté du pays daccueil mais qui
bénéficient néanmoins de certains droits, comme les droits de
séjour relativement permanent et de travail, est désignée en
anglais par denizenship, terme que lon pourrait
traduire par "demi-naturalisation". Cette étiquette
sentend donc dune tendance qui sest manifestée
très progressivement et de plus en plus au cours des années
1980 et qui empêchent des segments relativement importants de la
population dexercer leurs droits de vote et de
représentation politique, ainsi que dêtre élus, tout en
étant intégrés dune certaine façon à la société et
assujettis notamment à ses lois et règles fiscales. La question
de la "demi-naturalisation" demeure pertinente, mais on
constate en même temps un renversement de la tendance à la
permanence des autorisations de séjour et des permis de travail
qui étaient accordés couramment pendant les années 1980. En
fait, bon nombre de réfugiés des années 1990 obtiennent des
permis plus restrictifs qui les empêchent de faire partie de la
catégorie des "citoyens demi-naturalisés" - ils sont
encore plus exclus. La situation est encore plus manifeste en
Europe que dans les pays dimmigration classiques comme
lAustralie, le Canada et les États-Unis. Il faut
également noter que cette restriction des droits au cours des
années 1990 nest liée à aucune politique réaliste ou
pragmatique de retour au pays dorigine. Toute discussion
sur les droits politiques des immigrants doit également tenir
compte du droit dassociation. Pour plusieurs pays, il
sagit dune question très délicate, pour ne pas dire
explosive, au point même que lexercice de ce droit est
expressément prohibé. Il existe donc un "déficit
démocratique" encore plus prononcé dans la mesure où
même les associations dimmigrants sont exclues de la vie
politique "courante". La question des droits
politiques, quelque soient leur lien avec le droit de séjour (et
de travail), soulève également celle de la disparité entre les
sexes. La migration internationale a, depuis longtemps, tendance
à se "féminiser", mais une abondance de règles,
notamment loctroi de la citoyenneté fondée sur le statut
de "femme à charge" ont nettement pour effet
dexclure plus de femmes que dhommes de la scène
politique. On sétonne du peu de réactions que cette
question suscite dans les études savantes, malgré
lampleur de ses répercussions, tant pour le pays de
résidence que pour le bien-être des immigrantes. Dun
point de vue plus général, on constate que la migration massive
de femmes dans certains types demplois et
limmigration fondée sur le mariage ou le commerce du sexe,
rendent les femmes immigrantes extrêmement vulnérables et les
laisse sans recours et sans protection dans le pays
daccueil. Bien entendu, les "immigrants
illégaux" (ceux qui nont ni carte de séjour ni
permis de travail) sont exclus de lexercice de droits
politiques dans leur pays de résidence et bon nombre
douvrages sur le sujet qualifient leur présence de
problème de maintien de lordre plutôt que de problème de
politique. Toutefois, on a de plus en plus tendance à
considérer ces personnes sous un tout autre jour. Ces immigrants
qui sont les personnes les plus vulnérables dans les pays où
ils se trouvent, qui nont accès ni la vie politique, ni
aux services de santé, ni aux établissements
denseignement, constituent une main doeuvre bon
marché et semblent indispensables à certains secteurs de
lindustrie dans différents pays. Plutôt que dêtre
des "étrangers" par rapport au pays daccueil,
ils devraient, bien souvent, être considérés comme la
catégorie de travailleurs la plus vulnérable du pays. À
preuve, la durée de leur séjour et la dépendance de certains
employeurs à leur endroit. Quant à leur nombre, il sagit
dun phénomène important et relativement caché, mais qui
revêt une grande importance en ce qui a trait aux politiques de
migration et aux questions daccès et déquité.
Où en sommes-nous?
Plusieurs ouvrages importants traitent des droits politiques
des immigrants, mais certains aspects de la question nont
pas été étudiés en profondeur. Nous connaissons bien peu de
choses sur les formes que peut emprunter le phénomène de la
"demi-naturalisation" et les conséquences possibles
dun accès élargi à la vie politique. Nous ne savons pas
comment tenir compte des préoccupations des nouveaux arrivants
qui ne jouissent pas des droits accordés aux citoyens
demi-naturalisés et qui veulent participer en toute légitimité
au débat politique et au processus décisionnel. De plus, il
faudrait aborder ces questions en tenant compte des disparités
entre les sexes. Un sujet dintérêt général que nous
avons à peine effleuré, mais qui sous tend un grand nombre de
recherches contemporaines sur le phénomène de la migration des
populations, est celui de la conceptualisation de
lorganisation et des droits politiques, alors que
lÉtat-nation subit de profondes transformations qui
pourraient même entraîner son effondrement. Comment
sassurer que les immigrants, qui sont à lavant-garde
du processus de mondialisation, sont tenus en compte dans la
prise de décisions politiques? Ajoutons à cela lexistence
dun débat scientifique, voire politique dans certains
pays, sur lopportunité de faire en sorte que la
citoyenneté, plutôt que la résidence, soit le critère
daccessibilité aux élections nationales. Certains se
demandent si, à notre époque, il est encore équitable et
opportun de lier aussi étroitement le droit de vote et la
citoyenneté?
Ouvrages de référence
Louvrage de T. Hammar, Democracy and the
Nation-State : Aliens, Denizens and Citizens in a World of
International Migration (Aldershot : Avebury, 1990) est
le document de base sur la question de la demi-naturalisation. La
philosophie qui sous tend toute la question de la citoyenneté
est exposée en grande partie dans Bauböck, R., Transnational
Citizenship: Membership and Rights in International Migration
(Elgar, 1995); R.W. Brubacker, Citizenship and Nationhood
in France and Germany (Cambridge, Mass : Harward
University Press, 1992), présente une analyse intéressante de
la citoyenneté par rapport aux événements historiques qui ont
jalonné lévolution idéologique particulière à certains
pays. Mentionnons également W. Kymlicka, Multicultural
Citizenship: A Liberal Theory of Minority Rights
(Oxford : Oxford University Press, 1995). The Political
Rights of Migrant Workers in Western Europe
(Z. Layton-Henry (ed), Sage, 1990) porte également sur le
droit dassociation des immigrants. Subjects, Citizens,
Aliens and Others (A. Dummit, London : Wiedefelds
Paperbacks, 1990) comporte aussi des observations sur les femmes
immigrantes. "On the Political Economy of Illegal
Immigration" (A. Jahn et T. Straubharr, Discussion
Paper in Economic Policy no.52, Institute for Economic Policy,
University of the Bundeswehr / Hamburg) et "Equality and
Exclusion" (Lithman, Y.G.) dans Equality and
Exclusion : Papers from the 10th
Conference for Migration Researchers in the Nordic Countries, Copenhagen :
The Nordic Ministerial Council, 1996), ainsi que Arbejdsmarked,
Livsformer og Illegale indvandrere i EU, (J. Hjärnö,
Esbjerg : Sydjysk universitetsforlag, 1966) traitent de la
question de limmigration illégale; voir North, D.
"Why democratic governments cannot cope with illegal
immigration" dans The Changing Course of International
Migration (Paris: OCDE, 1993).
Équité et accès : le domaine de la
langue et de léducation
Cest probablement ce domaine qui a le
plus retenu lattention des chercheurs, ou du moins, donné
lieu au plus grand nombre de publications. Il soulève un vaste
éventail de questions politiques complexes et importantes,
notamment :
- Quelle serait, selon divers critères, la
meilleure stratégie dapprentissage linguistique
pour les écoliers immigrants?
- Quelle approche pédagogique convient le
mieux aux enfants immigrants? Faut-il avoir recours aux
classes multiculturelles et, le cas échéant,
quentend-on par cette expression?
- Comment doit-on définir laccès à
léducation pour les enfants dimmigrants, non
seulement en termes abstraits déquité mais plus
concrètement par rapport à la situation des enfants
indigènes?
- Quel est le rôle de la formation
professionnelle à légard des immigrants adultes
en vue de faciliter leur intégration au marché du
travail?
- Comment organiser léducation des
immigrants pour faciliter lélimination de
linégalité entre les sexes et assurer un
traitement plus équitable aux femmes immigrantes?
Il se pose aussi dautres questions
difficiles ou, à tout le moins controversées,
notamment :
- Faut-il permettre aux enfants immigrants
"illégaux" ou qui nont pas de
"permis" laccès à léducation?
- Jusquà quel point faut-il répondre
aux besoins religieux ou "culturels" des
enfants immigrants?
- Doit-on réserver des écoles aux enfants
immigrants de certains groupes religieux ou ethniques?
Compte tenu de la nature de certaines de ces
questions, il est impossible de trouver une réponse dans les
travaux de recherche, ce domaine relevant plutôt du processus
politique. Par ailleurs, il existe dimportants travaux de
recherche portant sur lefficacité de diverses mesures,
entre autres les stratégies dapprentissage linguistique
dans les écoles, lopinion publique sur des mesures comme
la création décoles ethniques distinctes et
lincidence du milieu social et sur la réussite scolaire.
Néanmoins, la plupart des linguistes sentendent sur la
question des stratégies dapprentissage linguistique, en
particulier sur la question à savoir si la langue
denseignement devrait être celle des parents ou celle du
pays hôte. Les conclusions tirées dune étude du World
Bank Staff Working Paper (publié par la Banque mondiale)
font état de ce consensus : pour que lélève
apprenne la langue du pays daccueil, il doit posséder une
maîtrise minimale de sa langue maternelle, ses parents doivent
avoir choisi le type denseignement dispensé à
lenfant et sattendre à ce que celui-ci apprenne
également à lire et à écrire dans sa langue maternelle; en
outre, cette langue doit être bien vue dans le pays
daccueil. Si ces conditions ne sont pas respectées et si
lenfant appartient à un groupe défavorisé de la
société, lenseignement dans sa langue maternelle aura
vraisemblablement de meilleurs effets. En général, on
saccorde à dire quil sera difficile pour tout enfant
immigrant dapprendre sa langue maternelle à un niveau
comparable à celui des enfants de son pays dorigine.
Toutefois, le degré de compétence linguistique des immigrants
dans la langue du pays daccueil sera étroitement lié à
la fréquence des occasions dutilisation normale de cette
langue. Ainsi, le succès des enfants et des jeunes sur le plan
linguistique et éducatif est en grande partie déterminé par un
ensemble complexe de facteurs sociaux, culturels et surtout
éducatifs. Tout écart entre les antécédents et les attentes
des enfants ou des jeunes et ce qui se produit en classe peut
avoir des répercussions très importantes. La recherche
sest donc penchée sur des modèles pédagogiques
"multiculturels". Des modèles multi-culturels sont
aussi exigés par les minorités qui sopposent à la
définition officielle de la culture dispensée à lécole
et qui contestent le pouvoir de ceux qui contrôlent les
programmes. À cet égard, le multiculturalisme fait maintenant
partie intégrante de la "politique de reconnaissance".
Les différentes origines des demandes pour des de classes à
caractère davantage multiculturelles tend à brouiller les
nombreux débats sur cette question. Les conflits entre les
politiques étatiques et les demandes de certaines catégories
dimmigrants sont parfois devenus particulièrement
épineux. En France, le débat sur le port du tchador a révélé
un conflit entre lattachement des Musulmans à la pudeur
des jeunes femmes et lattachement des Français à la
laïcité de leurs écoles. Les lois Suédoises et Norvégiennes
qui fondent le système scolaire sur des valeurs chrétiennes
pourraient engendrer des conflits semblables. Bien entendu, en
France, le principe de la laïcité écarte toute manifestation
religieuse des écoles - peut-être que, malgré le conflit sur
le port du tchador, ce genre de raisonnement qui interdit
lexpression religieuse ou idéologique dans certains
secteurs de la société, devrait sinscrire dans le cadre
dune réflexion sociale commune. De quelles mesures
spéciales les enfants et les jeunes immigrants ont-ils besoin?
Comment se débrouillent-ils dans les pays daccueil? La
situation na rien de simple. Il semblerait quune
grande partie de la deuxième génération réussisse très bien.
Cest le cas des enfants issus de parents pakistanais
installés en Angleterre, mais non celui des enfants nés de
parents antillais. Les différences entre la deuxième
génération de différents groupes dimmigrants dans divers
pays ne semblent pas attribuables à une quelconque
"distance culturelle" ni à quelquautre facteur
précis facilement identifiable. Certes, la classe sociale
dorigine revêt une certaine importance, comme le
révèlent les statistiques indiquant, par exemple, quen
Suède les enfants de parents finlandais immigrants ne
réussissent pas très bien dans les écoles suédoises. Par
ailleurs, il est clair quune partie importante de la
deuxième génération est largement exclue des avantages que
procure la réussite scolaire et a beaucoup de mal à
sintégrer au marché du travail. Fait étonnant, on a
porté très peu dattention aux attentes des enseignants
dans lanalyse des facteurs qui contribuent à cet état de
fait. Depuis la publication de Pygmalion à lécole,
on connaît lénorme importance de ces attentes. Les
enfants et les jeunes immigrants, souvent qualifiés de
"mauvaise graine", ont peut-être à surmonter les
défis de taille, notamment les préjugés des membres du
personnel enseignant, et des employeurs. À ce tableau doit
sajouter la réduction du financement, particulièrement
dans les secteurs à forte densité dimmigrants et de
réfugiés où les besoins sont peut-être plus élevés, compte
tenu notamment de leurs problèmes de langue et de leurs
expériences traumatiques. Le financement des activités et des
priorités des commissions scolaires doit donc faire lobjet
dun examen. Daprès la recherche sur laccès et
léquité dans le domaine de léducation, la
réussite scolaire est fondamentalement liée à la situation
sociale de létudiant. Ses origines, cest-à-dire son
pays de naissance et son origine ethnique, semblent beaucoup
moins importants que lestime portée à des personnes de
culture différente par les membres de la société en général.
Il résulte de ce qui précède la revendication décoles
distinctes pour les élèves dont lorigine ethnique,
nationale ou religieuse est différente. Solution possible au
problème daccès, mais quadvient-il de
léquité? Plus précisément, accordera-t-on à
lenseignement dispensé dans ces écoles la même valeur
quà celui des autres écoles? La qualité de cet
enseignement sera-t-elle suffisante? Et qui les dirigera? Le
problème des établissements distincts, y compris les écoles,
soulève un grand nombre de questions délicates par rapport à
lefficacité et, peut-être encore davantage, par rapport
au type de société dans laquelle nous voulons vivre. La
perspective dune société qui cantonnerait dans une classe
inférieure le gros de sa deuxième génération
dimmigrants na pas de quoi se réjouir. Soulignons
également labsence étonnante de sensibilisation à
légard des disparités entre les sexes en ce qui a trait
à léducation des immigrants et de leurs enfants.
Éducation et alphabétisation des adultes
Les immigrants adultes bénéficient de divers
programmes déducation, de recyclage, de formation
professionnelle et dalphabétisation. Leurs objectifs
varient et ils sont souvent liés aux programmes daccueil
des réfugiés. Comme pour tout programme pédagogique, la
motivation des étudiants joue ici un rôle de premier plan. Ce
nest pas sur les immigrants eux-mêmes quil faut
sinterroger ici; il faudrait plutôt questionner la façon
dont le contenu du programme a été déterminé. Des programmes
qui ne sont pas conçus pour répondre aux besoins réels des
participants ont peu de chances de réussir. Cela signifie aussi
que les programmes doivent être conçus et exécutés de
manière à ne pas dévaloriser les participants ou leurs
origines.
Où en sommes-nous?
Au cours de la dernière décennie, la recherche sest
éloignée des technologies dappui à léducation
pour approfondir notre compréhension de limportance à
accorder à la protection de la dignité des participants pour
assurer lefficacité des programmes déducation.
Quoiquil en soit de laccès, léquité fera
défaut si ce principe nest pas respecté. Il faut à tout
prix savoir comment instituer des programmes qui tiendront compte
de cet objectif. Il ne sagit pas dune simple question
dingéniosité, mais plutôt dune restructuration
globale du système déducation. De toute évidence, le
multiculturalisme nous amène dans cette direction, mais on peut
aussi affirmer que le concept favorise un langage
"culturalisant" et quil ne tient pas suffisamment
compte des rapports de force, ou plutôt, des discordances
inacceptables qui caractériseraient un système
déducation dont certains participants sont des immigrants
défavorisés à bien des égards. Cette situation correspond
sous certains aspects à la dialectique hégélienne :
léducation échoue à moins dêtre structurée de
façon démocratique. Pour assurer lefficacité des
programmes, il faut habiliter les immigrants défavorisés.
Ouvrages de référence
On trouvera une analyse très intéressante des
questions pertinentes dans larticle de J.U. Ogbu et
M.E. Matute-Bianchi, "Understanding Sociocultural
Factors: Knowledge, Identity and School Adjustment", et dans
Beyond Language : Social and Cultural Factors in
Schooling Minority Students (Evaluation, Dissemination and
Assessment Centre, Los Angeles, CA : California State
University, 1966). Le document de la série World Bank Staff
Working Paper porte le no 42, 1982 (Washington
DC : Banque mondiale). Plusieurs des enjeux relatifs à
lapprentissage linguistique sont abordés dans le rapport
de la conférence la plus récente publié dans Tillpasset
Språkopplaering for minoritetselever (Oslo : Norges
forskningsråd, 1996). Louvrage de S.B. Heath, Ways
with Words : Language, Life and Work in Communities and
Classrooms (Cambridge : Cambridge University Press,
1983) qui ne traite ni des minorités ni des immigrants, mais de
celle des "Blancs vivant sous le seuil de la
pauvreté", constitue le fondement des études sur les
incohérences entre les origines socioculturelles des élèves et
le système éducatif. Louvrage classique sur
limportance énorme des attentes du personnel enseignant
est celui de R. Rosenthal et L. Jacobson, Pygmalion
à lécole (Casterman, 1971). Larticle de F.
Dubet, "Processus migratoires et nouvelles générations en
Europe : Entre marginalisation et intégration",
publié dans Marché intérieur européen, immigration et pays
tiers : Réflexions prospectives (document de travail du
PME, MIG 73, OIT : Genève, 1993), aborde certaines des questions
soulevées dans la présente section. Louvrage publié par
D.T. Goldberg, Multiculturalism: A Critical Reader
(Oxford : Basil Blackwell 1994), présente une analyse fort
intéressant des nombreuses facettes du multiculturalisme, et
déborde le cadre de léducation. La question du port du
tchador a donné lieu à de nombreux textes, notamment celui de
F. Gaspard et F. Khosrokkhavar, Le foulard et la République
(Paris : La Découverte, 1995).
Équité et accès : travail et
rémunération
On sait quune très grande proportion des
hommes et des femmes qui ont immigré en Europe pendant la
période qui sétend de la fin de la Seconde Guerre
mondiale jusquau milieu des années 1970 occupaient un
emploi. La situation est beaucoup moins reluisante dans le cas
des réfugiés des deux dernières décennies. Dans
lensemble, on constate toutefois que les immigrants sont
très actifs au plan économique; après tout, lun des
principaux moteurs de la migration sur le plan individuel est le
désir daméliorer sa situation économique. Ainsi, dans
une analyse plus globale des immigrants et du phénomène du
travail, il faut tenir compte de deux situations quelque peu
distinctes, savoir celle des réfugiés en Europe et celle de
lensemble des travailleurs immigrants. De plus, il faut
tenir compte des impacts de la tendance actuelle à la
mondialisation sur la structure des activités économiques et de
ses répercussions tant sur les immigrants que sur les nouvelles
minorités composées dimmigrants. Selon les études de
Castels et Miller, la mondialisation des activités économiques
par rapport au marché du travail semble avoir élargi
lécart entre les immigrants et les indigènes, de même
quentre les différentes catégories dimmigrants. Cet
écart se manifeste par la présence très nette
dimmigrants dans les emplois les mieux rémunérés; en
effet, les immigrants sont nombreux notamment dans les postes de
directeurs de sociétés internationales et de sociétés
informatiques et parmi les physiciens et les scientifiques. La
présence de ces immigrants est à peine remarquée mais ils
forment peut-être le quart de la population détrangers
résidant légalement aux États-Unis. La grande majorité des
immigrants exercent toutefois des métiers de catégorie
inférieure et occupent les emplois à faibles revenus dans leur
pays daccueil. Cest le cas en Europe, dans les États
du Golfe, aux É.-U. et partout ailleurs. En règle générale,
ces immigrants sont également les plus touchés par la
restructuration des industries puisquils ont peu souvent
accès aux programmes de perfectionnement. En outre, une partie
importante de la main-duvre de nombreux pays, ceux
quon appelle les immigrants illégaux, ne bénéficie ni
des indemnisations des accidentés du travail ni de
lassurance-chômage, ce qui diminue les coûts pour les
employeurs. Quant aux immigrants installés depuis longtemps et
dont les activités ne sont pas complètement entravées
notamment par le racisme, leur situation semble saméliorer
: on constate par exemple, laccès de travailleuses
industrielles à des postes inférieurs dans le secteur
public et la création de nombreuses petites entreprises. Un
pourcentage important des immigrants nont pratiquement
aucune chance daméliorer leur situation. Comment, par
exemple, est-ce quune femme immigrante qui occupe un emploi
de domestique par suite dententes entre les deux nations
peut-elle améliorer sa situation? En Europe et en Amérique du
Nord, tout comme dans plusieurs États, létat de quasi
servitude des immigrants, qui les empêche de faire de
véritables "choix de carrière", a été et demeure
une énorme préoccupation. Le fait que les immigrants soient
confinés aux classes inférieures de la société est perçu
comme étant en contradiction avec les idéologies sociales
communément reçues qui favorisent létablissement
dune société ouverte, où chacun a la chance davoir
un niveau de vie acceptable. On craint également que cette
situation ne solidifie une mosaïque verticale, avec toutes les
tensions sociales que cela suppose. La situation des réfugiés,
surtout en Europe, a exacerbé ces craintes. Malgré de bonnes,
voire souvent dexcellentes compétences, ces immigrants ont
eu beaucoup de mal à sintégrer au marché du travail. La
situation serait différente, par exemple, en Australie ou au
Canada (et probablement aux É.-U.). Les trois "a", les
ancêtres, laccent et lapparence semblent jouer un
rôle crucial, particulièrement en Europe. On invoque souvent la
compétence linguistique afin de justifier le refus
dengager une personne, mais on ne sait au juste sil
ne sagit pas tout simplement dun prétexte pour ne
pas engager un immigrant. De plus en plus, la situation légale
des immigrants, notamment celle des réfugiés, semble
déterminer leur possibilité daccès au marché du
travail, du moins en Europe, mais probablement aussi aux É.-U.
et dans dautres pays. Les nouveaux visas limités accordés
en Europe, comme ceux qui ont été proposés à de nombreux
réfugiés de la Bosnie, ont des répercussions de taille tant
sur la participation des réfugiés au marché du travail
quau chapitre des efforts éducatifs. Aux États-Unis, il
semble de plus en plus facile dimporter à titre temporaire
une main-duvre qualifiée lorsquune entreprise
est en mesure détablir quil lui est difficile de
trouver des candidats au pays. Certains sont davis que
cette pratique entraînera une diminution des salaires dans
certains domaines, notamment la programmation informatique. En
Europe, en raison des taux élevés de chômage, de la croissance
insuffisante de léconomie en général et du niveau de la
demande sur le marché du travail, les questions qui entourent
limmigration et laccès au marché du travail sont
devenues délicates. Daucuns affirment que la situation qui
sévit dans le marché du travail nest quun exemple
dune tendance générale à lexclusion des immigrants
du reste de la société. Lexpérience à long terme des
É.-U. laisse à penser que les immigrants peuvent gagner un
revenu plus élevé que la main-duvre indigène si on
tient compte notamment de lâge et du niveau de scolarité,
mais cette situation pourrait bien être en train de changer.
Certains affirment que lexclusion des immigrants du marché
du travail est liée à la disparition (ou à lexportation)
demplois peu spécialisés et à la réorganisation du
travail qui "revalorise" les emplois peu spécialisés,
notamment par la rotation des fonctions et la substitution du
travail de groupe à la structure hiérarchique traditionnelle.
Ces observations sont peut-être justes, mais alors la question
de la deuxième génération constitue la pierre philosophale: si
cette affirmation est exacte, la deuxième génération devrait
avoir de meilleures chances que la génération précédente du
point de vue de laccès et de léquité. En cas
contraire, le processus observé sur le marché du travail ne
représente quun aspect dun processus social beaucoup
plus large. Il est également évident que les modèles de
"dualité du marché du travail" sont beaucoup trop
simples pour expliquer la situation complexe dans laquelle nous
nous trouvons. La notion de dualité du marché du travail
reposait sur lhypothèse quune partie du marché du
travail, cest-à-dire des emplois comportant un salaire
moins élevé et des conditions précaires, était réservée aux
immigrants. Cette notion a vu le jour pendant une période de
plein emploi dans lEurope de lOuest. À cette
époque, on ne percevait pas très clairement le lien entre les
conditions qui sévissaient dans un pays donné et les tendances
économiques mondiales; la mobilité des capitaux était beaucoup
plus limitée et la mondialisation de lindustrie
manufacturière beaucoup moins évidente. De nos jours, sans que
personne ne lait voulu, un grand nombre dimmigrants
sont incapables de subvenir à leurs besoins par leur travail. On
pourrait donc sattendre à ce que les mécanismes
daccès au marché du travail fassent lobjet
détudes. Comment sassurer que les immigrants
bénéficient dun accès équitable au marché du travail
en fonction de leurs qualifications et de leurs antécédents?
Bien des travaux denvergure ont porté sur le phénomène
de la discrimination, mais les questions spécifiques
daccès au marché du travail, de transition entre
lécole et le marché du travail et dautres questions
semblables ne semblent pas avoir reçu beaucoup dattention.
Lémergence dentrepreneurs de groupes ethniques
constitue un phénomène important et, dans une large mesure,
"positif". Nous observons une tendance très nette des
immigrants à devenir des travailleurs autonomes, non seulement
dans les services de toutes sortes, mais également dans le
secteur manufacturier. Mentionnons également que, du moins en
Europe, une vive discussion sest engagée sur le rôle des
lois de protection du travail et de lemploi dans la
création des taux de chômage. On soutient que ces lois
augmentent le coût de la main-doeuvre et diminuent le
degré de souplesse accordé à lemployeur au chapitre de
lembauche (et du congédiement) des employés. En
particulier, les petites entreprises hésiteraient à prendre de
lexpansion, facteur qui contribue au chômage tant chez les
indigènes que chez les immigrants.
Où en sommes-nous?
Les principales tendances dans le domaine de lemploi et
du chômage chez les immigrants sont bien connues et les aspects
transgénérationnels du problème (en Europe) sont de plus en
plus clairs. Nous comprenons mieux une bonne partie des processus
qui entrent en jeu dans ces statistiques, notamment la
mondialisation de la main-duvre et du capital, ainsi
que les formes de stratification sociale et les modèles
dexclusion qui en découlent. Nous savons en outre, que les
situations européenne, canadienne et américaine, par exemple,
ne se prêtent pas à généralisation. Toutefois, même si nous
avons une idée des nombreuses questions pertinentes qui se
posent, dans lensemble, nous constatons dimportantes
lacunes au chapitre des connaissances. Il est également
étonnant de constater que nous disposons de très peu de
renseignements sur les disparités entre les sexes et les
caractéristiques de la deuxième génération en ce qui concerne
laccès au marché du travail et léquité en
matière demploi. Il faut trouver des moyens de redresser
la situation en matière daccès et déquité par une
recherche immédiate dans trois domaines: premièrement, les
conditions sociales générales en matière de logement,
déducation et daccès général à la société,
soit lensemble du milieu de vie des immigrants;
deuxièmement, les questions reliées au perfectionnement, à la
formation et à la compétence; troisièmement, le rôle de
certaines lois en ce qui a trait à léquité et à
laccès. Bien entendu, il faudra assurer la coordination de
ces trois champs de recherche pour en assurer lefficacité;
en outre, il est clair que certains pays examineront ces
questions dans le cadre de leurs traditions politiques et
sociales. Dans la communauté européenne on manque encore,
malgré de nombreuses études préliminaires, de mesures du
marché du travail, ce qui ne présage rien de bon. Néanmoins,
il serait important de mieux comprendre les questions
daccès et déquité en regard des trois domaines
susmentionnés et plus particulièrement en regard des
interrelations entres les domaines. En outre, ce type
danalyse favoriserait un échange de renseignements à
léchelle internationale. Que serait lapport du
Canada en matière déquité? Que retenons-nous de
lexpérience allemande en matière dorganisation de
lapprentissage? Quelle leçon pouvons-nous tirer des
expériences denvergure en matière de planification
sociale? Pour linstant, nous nen sommes quaux
premiers balbutiements de ces échanges internationaux. Nous
disposons de peu de renseignements sur la deuxième génération
dimmigrants et sur les femmes immigrantes. Il faut
améliorer nos connaissance dans ces domaines afin dêtre
en mesure dadopter les politiques qui simposent.
Ouvrages de référence
On trouvera dans louvrage de P.Stalker intitulé
The Work of Strangers : A Survey of International Labour
Migration (Genève : OIT, 1994) un chapitre intéressant,
même si la consultation des renvois savère difficile, sur
les questions générales touchant les immigrants et le travail,
ainsi quune discussion sur les femmes immigrantes. Dans
leur ouvrage intitulé The Age Of Migration :
International Population Movements in the Modern World
(London : The MacMillan Press, 1993), S. Castels et
M.M. Miller présentent une analyse des deux aspects du
tableau du marché du travail en ce qui a trait aux immigrants,
p. ex., aux É-U. La Commission des Communautés européennes a
relevé dans Policies on Immigration and the Social
Integration of Migrants in the European Community (Bruxelles, 1989)
un modèle qui perdure et qui nuit aux immigrants.
Largument de lexclusion est défendu notamment par
F. Dubet et D. Lapeyronnie dans Les Quartiers
dExil (Paris : Seuil, 1992). En ce qui a trait aux
É.-U., louvrage de G.J. Borgas intitulé Friends
or Strangers : The Impact of Immigration on the US Economy
(New York : Basic Books) constitue une source importante de
données et de perspectives. La discrimination au travail est
traitée entre autres par F. Bovenkerk, M.J.I. Gras et
D. Ramsoedh dans Discrimination against Migrant Workers
and Ethnic Minorities in Access to Employment in the Netherlands
(Genève : OIT, 1995), ainsi que dans une série de
documents récents portant sur divers pays rédigés par
différents auteurs et publiés par la Fondation européenne
pour lamélioration des conditions de vie et de travail,
à Dublin. Louvrage de R. Waldinger, H. Aldrich,
R. Ward, et al. intitulé Ethnic Entrepreneurs:
Immigrant Business in Industrial Society (London : Sage,
1990) ainsi que celui de I. Light et E. Bonacich, Immigrant
Entrepreneurs (Berkely : University of California Press)
sont des textes importants sur lentrepreneuriat, et
S. Sassen dans The Mobility of Labour and Capital
(Cambridge : Cambridge University Press, 1988) traite aussi
de la façon dont lentrepreneuriat ethnique peut être
perçu comme étant lié aux nouvelles pratiques en matière
demploi dans les sociétés transnationales. Dans un
contexte plus général, Van Hear dans Migration,
Displacement and Social Integration (Publication hors-série
no 9, Sommet mondial pour le développement
social. Genève : Institut de recherche des Nations Unies
pour le développement social, 1994) présente une analyse des
lois qui interdisent la discrimination. A. Phizacklea et
J. French proposent une perspective qui tient du sexe dans
"Racism and Occupational Health and safety: Migrant and
Minority Women and Poor Work", ISA Paper, 1994,
où lon cite souvent larticle de M. Morokvasic
"Birds of Passage are also Women", publié dans International
Migration Review 18 : 4, 1984. T. Faist
discute de limportance du système dapprentissage
allemand pour les Turcs de la deuxième génération dans un
article intitulé "From School to Work: Public Policy and
Underclass formation among Young Turks in Germany during the
1980s", paru dans International Migration Review,
27 : 2, 1993. On trouve des renseignements sur les
jeunes immigrants qui réussissent dans larticle de
C.A. Stevens "The School to Work Transition :
Young Cambodians in South Australia", publié dans Australian
and New Zealand Journal of Sociology,
29 : 2, 1993. Louvrage de J. Hjarnö
"Migrants and Refugees on the Danish Labour Market", New
Community, 1991:18 raconte brièvement mais avec beaucoup de
renseignements lhistoire dun pays. M. Margolis
présente un cas très clair de déqualification dans
larticle intitulé "From Mistress to Servant: Downward
Mobility among Brazilian Immigrants in New York City",
publié dans Urban Anthropology, 19:3, 1990.
Note sur laccès et léquité
dans les services sociaux et de santé
Le présente étude nanalyse pas en
profondeur les domaines de la santé et des services sociaux;
elle se limite plutôt à quelques observations dordre
très général qui ne tiennent pas compte des divergences entre
les divers pays ou à lintérieur de chacun deux.
Elles pourront néanmoins savérer utiles à titre
dindices de thèmes importants.
Services sociaux
I.Les taux de chômage chez les immigrants ont créé une
dépendance relativement grande par rapport au système de
services sociaux.
II.Dans de nombreux pays, le système daccueil des
réfugiés a contribué, dans une large mesure, à
linstallation du même phénomène.
III.Il est extrêmement probable que la situation actuelle
entraîne la création dune clientèle à long terme pour
les services sociaux, à moins dadopter des mesures
efficaces qui assureront lamélioration du marché du
travail; il est probablement plus important que ces mesures
stratégiques sappliquent à la deuxième génération.
IV.Les services sociaux semblent souvent se limiter à une
gestion cas par cas au lieu dadoption un plan daction
denvergure à plus long terme.
V.Les services sociaux ne semblent pas avoir tenté
dencourager la participation des immigrants ou de leurs
organisations à létablissement de leurs objectifs.
VI.Le financement des services sociaux est fait de telle sorte
que ce sont souvent les gouvernements locaux qui versent une
grande partie des sommes destinées aux immigrants. Dans
certaines régions, la population a le sentiment dêtre
traitée injustement à cause de la présence des immigrants.
VII.En général, le recours aux services sociaux par les
immigrants est une question litigieuse.
Peu douvrages écrits portent sur les liens entre les
questions que soulève laide sociale et les questions
dordre général sur limmigration et la vie des
immigrants.
Santé
On trouve quelques excellents ouvrages sur notamment la
façon dont les immigrants bénéficient à la fois des services
de santé du pays daccueil et des ressources disponibles au
sein de la collectivité dimmigrants ou dans le pays
dorigine, mais, dans lensemble, nous connaissons mal
les rapports entre les services institutionnels du pays
daccueil et les questions dordre général concernant
limmigration et la vie des immigrants. Très souvent, nous
navons quune connaissance superficielle de
létat de santé des divers segments de la population
immigrante
Aide sociale et santé
Dans ces deux secteurs, lutilisation des services est
liée au type de permis détenu par limmigrant. En regard
des soins de santé, les considérations économiques sont
susceptibles dempêcher les immigrants de faire appel aux
services de santé. Il est particulièrement choquant que les
enfants immigrants soient les plus touchés par les restrictions
dans le domaine de la santé et des services sociaux.
Recherche et politiques - Quelques
propositions supplémentaires
Nous avons brossé ci-dessus un tableau de la situation
actuelle dans plusieurs domaines et proposé, à divers endroits
dans le texte, des domaines possibles de recherches et
délaboration de politiques. En terminant, voici quelques
brefs commentaires dordre plus général sur ces questions.
Lacunes dans le domaine de la recherche (non classées par
ordre dimportance) :
I.Recherche qui tient compte des disparités entre
les sexes. Fait étonnant, nous sommes très peu renseignés
sur la situation des femmes immigrantes.
II.La deuxième génération. La recherche
sintéresse depuis longtemps à la situation de la
deuxième génération dimmigrants mais ces activités ont
sensiblement diminué au cours de la dernière décennie. Cette
situation est regrettable, non seulement parce que le sort de la
deuxième génération est une question essentielle dans
létablissement dune politique sociale, mais aussi
parce que ces connaissances nous permettraient de déterminer le
succès ou léchec des politiques notamment de logement et
déducation.
III.Importance à long terme des établissements distincts,
comme les écoles, en fonction de la qualité, de laccès
à la société élargie et des questions déquité.
IV.Évolution de lÉtat-nation par rapport aux visées
sociales, et son importance pour les immigrants.
V.Lien entre les domaines judiciaire et politique par
rapport à lamélioration de laccès et de
léquité pour les immigrants.
VI.Situation des "droits" (types de permis, etc.)
des immigrants et répercussions sur les questions
daccès et déquité.
VII.Incidence de la source de financement sur les services aux
immigrants, y compris le rôle des gouvernements régionaux
et nationaux.
VIII.Effets des différents modes dorganisation des
administrations locales sur les questions daccès et
déquité pour les immigrants.
Secteurs visés en vue de
lélaboration de politiques (non classés par ordre
dimportance) :
I.Rationaliser la situation des
"droits" (permis, etc.) en ce qui a trait aux
immigrants, afin que les questions daccès et
déquité soient plus réalistes et plus faciles à gérer.
II.Définir les droits individuels et les droits collectifs;
cette question ne sera jamais résolue, mais une collaboration
internationale portant sur certains engagements et débats
nationaux pourrait contribuer à lélaboration dune
philosophie générale pour encadrer lexamen de certaines
questions précises.
III.Collaboration notamment avec les syndicats de travailleurs et
les associations de bénévoles afin de sassurer que les
immigrants ont voix au chapitre concernant tous les aspects
des domaines politique et social.
IV.Élaboration de structures de financement pour les
activités destinées aux immigrants afin de leur garantir
les services nécessaires et de sassurer en outre que ces
services sont acceptables du point de vue de la population
daccueil à léchelle locale, régionale et
nationale.
V.Création, à léchelle locale, de structures
gouvernementales garantissant que tous les segments de la
population, y compris les immigrants, aient un accès équitable
au système politique et bénéficient dun juste
financement. Il faudrait peut-être examiner le rôle des
administrations municipales décentralisées à cet égard.
VI.En raison du phénomène de mondialisation, les citoyens du
monde entier doivent réapprendre la société, discuter du rôle
des gouvernements, des organisations bénévoles et des
institutions sociales - il est important que le secteur
politique indique la voie à suivre dans cette nouvelle façon
daborder ces questions.
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