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Groupe de travail 3
Changements démographiques et cohésion
sociale: une revue des récentes publications en langue
française
André-Clément Decouflé
Direction de la Population et des Migrations,
Ministère de lAménagement du Territoire, de la Ville et
de lIntégration, France
Liste de propositions concrètes en matière
de travaux de recherche sur le thème: "Changements
démographiques et cohésion sociale"
Ces propositions sont inspirées par un souci de meilleure
compréhension réciproque entre les participants au projet des
enjeux de connaissance et daction quimplique sa mise
en oeuvre.
1. La première proposition a trait à la
clarification du sens des concepts et des mots utilisés par
chaque pays:
- concepts inspirateurs des politiques
dimmigration. Exemples: intégration, assimilation
(France), pluri ou multiculturalisme (Canada, Pays-Bas, etc.
), absorption (Israël), etc.
- termes et expressions définissant les
statuts des non-nationaux: étrangers, immigrés,
minorités, ethnies, hôtes (voir la notion française de
"visiteurs"), réfugiés, sans-papiers, etc.
- catégories spatiales des politiques
urbaines: agglomération urbaine, zone urbanisée,
centre-ville, quartiers, zones suburbaines, etc.
2. La deuxième proposition est celle
dopérer un bilan de la connaissance des pratiques
dappropriation et dusages despaces urbains et
péri-urbains par des fortes concentrations de populations
immigrées. Les revues de la littérature préparées pour le
colloque y ont déjà largement contribué, mais un exercice
spécifique serait sans doute utile.
3. La troisième proposition concerne
létablissement dune typologie et dune
sociologie des acteurs des politique urbaines. En France par
exemple, les maires des grande villes ont ajouté depuis trente
ans à leurs attributions classiques une véritable fonction
dentrepreneur; à linverse, une catégorie
professionnelle largement présente encore dans les années
soixante et soixante-dix, celle des urbanistes (ni architectes,
ni ingénieurs, ni administrateurs, mais saffirmant comme
des "professionnels" de laménagement
urbain) a largement disparu. Quen est-t-il dans les autres
pays participants au projet ?
Changements démographiques et cohésion
sociale
Lanalyse des incidences des changements
démographiques observables dans de grandes agglomérations
urbaines sur la cohésion sociale des villes et des pays
concernés constitue sans doute un sujet de préoccupation
dominant pour la période à venir. Le plus spectaculaire de ces
changements paraît résulter de lobservation du rythme de
croissance démographique de beaucoup de ces agglomérations
depuis un demi-siècle: la tentation de céder à des projections
de population de type catastrophiste est ainsi facilitée, au
risque docculter des évolutions plus profondes. Le
caractère fantaisiste qui a marqué certaines de ces projections
au cours des vingt dernières années devrait pourtant inciter à
la prudence : un spécialiste des mégalopoles soulignait
ainsi récemment que dune projection à lautre,
lagglomération de Mexico avait "perdu" 58% de sa
population estimée, passant dans les projections de 31 millions
(projection de 1976) à 18 millions (projection de 1990 à
lhorizon 2000 : F. MORICONI-EBRARD, 1996). Un récent
rapport du Fonds des Nations Unies pour la Population (FNUAP,
1996) rappelle pourtant que si, en 1950, la planète comptait
déjà 83 grandes villes de plus dun million
dhabitants, dont 34 dans les pays peu développés, ce
chiffre sétablit aujourdhui à 280 et pourrait
doubler dans les vingt ans à venir. Les pays en développement
comptent actuellement 11 des 15 villes les plus peuplées du
monde ; 14 de ces 15 villes (ou agglomérations urbaines) sont
fortes de plus de 10 millions dhabitants. On prévoit
quà lhorizon de 2015,7 villes compteront plus de 20
millions dhabitants chacune, et que 13 des 15
agglomérations urbaines des plus importantes au monde seront
situées dans les pays en développement (la quinzième de la
liste, soit Manille - Philippines - devant elle-même compter
près de 15 millions dhabitants). Les projections
disponibles suggèrent ainsi - et cest une indication
précieuse pour la conduite du projet "Metropolis" -
quau même horizon temporel (2015) seules quatre
"mégapoles" devraient se situer en Amérique du Nord
(New-York et Los Angeles) et en Europe (Paris et, et pour partie,
Istanboul), la plus grande agglomération urbaine dans le monde
demeurant sans doute, comme elle lest déjà
aujourdhui, celle de Tokyo. Sagissant de
lanalyse des facteurs de la croissance des populations
urbaines, le même rapport se montre toutefois très prudent ;
sil fait état de la prévalence de linfluence de
laccroissement naturel de ces populations, il souligne
qu "une vaste série de questions concernant la
contribution de migrations à la croissance urbaine, la dynamique
des migrations et les perspectives dans ce domaine restent sans
réponse en raison des difficultés que présente la recherche et
de linsuffisance des données existantes", ajoutant
que "des problèmes dordre conceptuel et des
difficultés dordre quantitatif obscurcissent les
conclusions concernant de nombreuses questions
fondamentales" (FNUAP, 1996, p. 39 ; voir aussi la synthèse
de K. NEYMARC, 1996). Ces mises en garde doivent rester
présentes à lesprit des lecteurs de la note que voici,
qui a pour objet une revue de la littérature disponible - en
langue française - sur les relations entre "changements
démographiques et cohésion sociale" en tant quils
peuvent directement concerner le projet Metropolis (on écrira
désormais "P.M.") .La signification des notions
utilisées -"changements démographiques" et
"cohésion sociale" doit être précisée. Par
"changements démographiques", on entendra ici
lensemble des variables démographiques illustrant:
- dune part, la généralisation de la
"transition démographique", cest-à-dire du
passage dun régime démographique caractérisé par une
mortalité élevée et une forte natalité à un autre régime
caractérisé par une mortalité et une natalité faibles: cette
transition est, semble-t-il, particulièrement marquée en milieu
urbain, même dans les pays pauvres ; en ce qui concerne les
populations immigrées, elle a des traductions clairement
décelables, telle que celle de la tendance à lalignement
des taux de fécondité des femmes immigrées sur ceux des femmes
de la communauté daccueil (pour la France M. TRIBALAT,
1991 et G.DESPLANQUES et M. ISNARD, 1993) ; une autre
illustration des effets de la "transition
démographique" est celle du vieillissement des populations
immigrées, compte-tenu de leur ancienneté dinstallation
dans les villes daccueil;
- dautre part, laccroissement
-naturel et par leffet de migrations (internes ou en
provenance de pays étrangers) - des populations urbaines et
péri-urbaines. Cet accroissement induit, quand il ne peut être
convenablement régulé, des phénomènes de pauvreté, de
marginalisation et dexclusion, de
"ghettoïsation", de violence, etc., qui sont autant de
menaces pour la "cohésion sociale".
Par cohésion sociale, on désignera ainsi
lensemble des résultats attendus dun système
efficace de régulation des conflits susceptibles daffecter
les relations de bon voisinage entre habitants dun même
ensemble urbain ; on fera donc lhypothèse que ces
habitants sont animés dans leur majorité par un même projet de
"vivre ensemble" et quils sont disposés à
ajuster leurs attitudes et leurs comportements à la bonne
conduite de ce projet en considération des avantages individuels
et collectifs que celui-ci peut générer. Comme en toute
question de politique de population, lévolution dun
tel projet pose implicitement le problème dun
"optimum" de peuplement et de croissance dun
territoire (en lespèce, dune ville ou dune
région urbaine). Cette question nest pas abordée par la
littérature récente : on la laissera donc de côté. Elle a
pourtant une traduction pratique, que lon peut exprimer en
termes déchelles démographiques de la cohésion sociale.
Il nest pas sûr en effet que les problèmes que pose
celle-ci soient de même nature selon quils se situent au
sein de mégalopoles (ou de connexions urbaines de grandes
dimensions, comme on en connaît aux États-Unis et au
Japon) , de grandes villes, dagglomérations de
dimensions plus restreintes, voire de zones peu urbanisées : les
phénomènes migratoires nintéressent pas que les
métropoles. On touche ici, on le sent bien, à de redoutables
problèmes de seuils auxquels la littérature scientifique
napporte guère, en son état, de réponses satisfaisantes
: mais on dispose là du même coup dun domaine où les
compétences de lexpert et lexpérience du
responsable politique doivent saccorder en vue de formuler
et de mettre en oeuvre des solutions pratiques à des questions
qui ne peuvent sans doute pas se formuler de façon pleinement
objective : il ny a que des cas particuliers, à la fois
communicables (dune municipalité à une autre) et non
transposables. Une vision de la cohésion sociale en termes
volontaristes telle quelle a été proposée plus haut,
nest pas dominante : il est plus fréquent de voir les
problèmes de cohésion sociale traités en termes de
"menaces" pour lordre urbain existant, voire pour
le modèle de société quil est censé incarner (D.I.V.,
1995) ; on parlera alors de "fracture sociale" , de
ségrégation, de fragilisation dun projet
dÉtat-providence etc. Dans lévocation de ces
menaces, les problèmes de lémigration vers les villes
occupent une place de choix ; mais les auteurs évitent le plus
souvent de prendre parti entre deux visions différentes de
limmigrant (quil soit par ailleurs ou non originaire
du pays où se situe la ville observée) et deux conceptions
possibles de lintégration de celui-ci à la communauté
urbaine et plus largement, sil sagit dun
étranger, au pays daccueil. Dun premier point de vue
en effet, on peut choisir de privilégier (même en le faisant de
façon implicite) soit le "bon" immigrant,
cest-à-dire celui dont lorigine et les
caractéristiques socio-professionnelles sont telles
quelles augurent dune "bonne" intégration
dans la ville daccueil ; soit limmigrant
"moyen", membre dune minorité ethnique déjà
nombreuse, peu ou non qualifié, difficilement
"intégrable" dans une économie à nouveau type de
croissance (A. TARRIUS, 1992 ; S. BODY-GENDROT, 1996). Dun
second point de vue, on peut difficilement éviter un choix entre
deux modèles dintégration des arrivants : un modèle
plutôt assimilationniste ( en gros, de type français) et un
modèle plus ouvert au multiculturalisme (en gros, de type
anglo-saxon ou néerlandais): or il est clair que le choix
dindicateurs dintégration et que la pondération
affectée à tel type de variable démographique plutôt
quà telle autre sont fonction du modèle adopté (A.
LEBON, 1994) . Encore faut-il, pour commencer, savoir compter
correctement les habitants des villes : cest
peut-être parce que ce comptage est souvent difficile que
linfluence des facteurs démographiques sur la cohésion
sociale des grandes villes est souvent sous-estimée (H. Van
AMERSFOORT, 1987, pour le cas dAmsterdam à la fin des
années quatre-vingt).
Compter les populations urbaines : des
comparaisons difficiles
Compter les urbains, cest dabord se
mettre daccord sur une définition claire de ce que sont
une ville et une zone urbanisée ; cest ensuite se donner
les moyens de repérer, outre laccroissement naturel de la
population urbaine, les flux dentrée et de sortie dans la
zone considérée. Même si lon ne tient pas compte des
problèmes spécifiques liés à limmigration clandestine,
particulièrement notable en milieu urbain, on se trouve en
présence de difficultés conceptuelles et quantitatives
spécifiques. Dune part en effet, chaque pays a sa
définition propre de la ville et, plus généralement, du
phénomène urbain : cest ainsi que, pour prendre deux
exemples extrêmes, " la Belgique ne distingue plus le rural
de lurbain car toute la population du pays est considérée
comme urbaine " ( N. CATTAN et C. ROZENBLAT, 1991, p.980) ;
et que plusieurs de pays ne distinguent pas davantage entre ce
que la terminologie de lONU nomme respectivement
"ville proprement dite" et "agglomération
urbaine": ainsi du Brésil, mais aussi de lAllemagne
et du Royaume-Uni; la France utilise quant à elle, au-delà de
cette distinction, la notion de "zone de peuplement
industriel et urbain" (ZPIU) qui conduit à différencier
communes rurales "hors influence urbaine", espaces
"sous influence urbaine" et espaces
"métropolisés" . Dautre part, et à
linverse, les pays qui disposent de registres de population
(Belgique, Pays-Bas, pays scandinaves) sont beaucoup mieux
équipés pour suivre lévolution de lessentiel des
populations urbaines que ceux qui, comme la France, nont
que le secours de recensements périodiques réalisés sur une
base déclarative. Les comparaisons possibles dun pays à
lautre sont, dans ces conditions, très difficiles, en
dépit dune tendance croissante en Europe à adopter des
cadres de référence inspirés des catégories nord-américaines
(standard metropolitan statistical area, SMSA ; daily urban
system, DUS. N.CATTAN et C. ROZENBLAT, cité supra ). Le P. M.
pourrait sintéresser à cette question, qui pose du reste
elle-même un problème théorique : celui des limites dun
comparatisme qui ne peut légitimer son projet quen
masquant ou en niant des obstacles méthodologiques
préliminaires à sa propre formulation, si bien quon peut
craindre que, dans de telles conditions, on ne se trouve dans une
situation où "le comparatisme livré à lui-même devient
fou et sauto-entretient" (J.DONZELOT, 1995, vol I,
p.4), sans aucun espoir de constituer un référent utile pour la
conduite des politiques de la ville. Quelles sont au demeurant,
de ce point de vue, les données démographiques les plus
pertinentes ?
Les données démographiques indispensables
à la définition et à la conduite dune politique de la
ville
La problématique classique de lanalyse
des zones urbaines, fondée sur les notions despaces, de
populations, de fonctions, dhistoire et dimage de la
ville, a été sensiblement renouvelée dans les années
récentes, en particulier en France, par lapprofondissement
des significations de deux notions-clés : celle despace et
celle de population. Dune part en effet, on a mieux compris
que les espaces dits urbains étaient de plus en plus nombreux à
obéir à une logique dappropriation collective de leurs
habitants qui faisaient deux de véritables territoires
pouvant aller jusquà la constitution, dans les espaces
urbanisés les plus dégradés, des zones dites de
"non-droit", cest-à-dire échappant aux modes
traditionnels de la gestion urbaine (voir par exemple J.BAROU,
1994). Dautre part, on a mieux pris la mesure des clivages
sociaux spécifiques qui caractérisent un certain nombre de
populations urbaines : au-delà des distinctions classiques entre
niveaux de revenus et statut doccupation de lhabitat
(propriété, location, occupation précaire ou irrégulière)
sont apparus des clivages que lon serait tenté de
qualifier de "primaires" (au sens de primordiaux) entre
sexes, groupes dâges et origines ethniques : doù
lapparition, même chez les chercheurs les plus rebelles à
une problématique de cette sorte, de catégories danalyse
de type communautaire, particulièrement adaptables à
létude des populations immigrées ou dorigine
immigrée (sur ces deux évolutions de problématique, voir la
recension bibliographique de R. de VILLANOVA et R. BEKKAR, 1994).
Cette nouvelle génération (au moins en France) détudes
urbaines privilégie ainsi les données de démographie sociale
et économique applicables à un espace spécifique (la ville ou
lagglomération urbaine) :
données relatives au peuplement proprement dit
: localisation (M.GUILLON, 1990) densité (par quartiers et type
dhabitat au sein dun même quartier), mixité (par
origine des habitants, nationalité, ancienneté de présence
dans le quartier, niveau de revenu, mode de vie, etc. ),
mobilité (C.BONVALET, 1994) ;
- données relatives aux répartitions par
âge, sexe et type de structure familiale : les variables
"vieillissement" et "famille
mono-parentale" sont sans doute ici
particulièrement pertinentes (L.BOUVIER, 1990) ;
- données relatives à la répartition
spatiale des activités (dont entreprises et services
publics), au chômage et au sous-emploi ;
- données relatives à la démographie de
la "fracture sociale" : violence, criminalité,
économie parallèle ou clandestine (dont économie des
stupéfiants), etc. (J. M. ERBES, 1995).
En vue de les rendre opérationnelles pour la
conception et la conduite dune politique de la ville, ces
données doivent être autant que possible, et de façon
régulière, cartographiées. Sans toujours peut-être atteindre
la qualité exemplaire des travaux disponibles au sein dune
agglomération telle que la Communauté urbaine de Montréal
(MAIICC, 1995; A.GERMAIN et autres, 1995), de tels exercices sont
aujourdhui de règle : un récent comité dexperts
réuni par lOCDE sur lintégration des immigrants
dans les agglomérations urbaines a analysé ainsi neuf
cartographies comparées (Amsterdam, Bruxelles, Francfort,
Dusseldorf, Londres, Manchester, Stockhom, Toronto) ; pour ce qui
concerne la France, on peut signaler que le groupe MIGRINTER
(CNRS et Université de Poitiers) a inscrit à son programme de
travail de la période à venir une recension aussi complète que
possible des travaux cartographiques récents (voir par exemple
IAURIF, 1992). On peut souhaiter que le PM fasse figurer dans son
propre programme daction la création dun système
déchanges de techniques et de méthodologies
délaboration de telles sources dinformation entre
métropoles associées au projet : le souci comparatiste a ici un
sens pratique. Il faut y insister à nouveau : la production de
données statistiques aussi fiables que possible na guère
de sens pour le décideur de politiques de la ville si elle
nest pas spatialisée (cest-à-dire, concrètement,
cartographiée) et, de plus, nourrie par une iconographie
appropriée. Cest en effet limage de la ville qui
doit ici se donner à voir dans ses transformations,
cest-à-dire, entre autres, dans ses dégradations et ses
destructions. On sent bien quil ne sagit plus là de
démographie mais, plus largement, denjeux de
"cohésion sociale".
La cohésion sociale : des concepts en
crise, des indicateurs qui font défaut
On la déjà souligné : la cohésion
sociale est le plus souvent évoquée par des métaphores (et non
des concepts) qui évoquent le contraire de ce quelle
pourrait ou devrait essayer dêtre. On parle ainsi, sans en
définir précisément le contenu, de "déchirure" du
"tissu social", de "fracture sociale", de
"rupture du lien social", etc. Il est au moins un
concept, plus précis mais aussi de signification plus radicale
encore, qui a fait récemment son apparition dans la littérature
de langue française : celui de "désaffiliation"
(R.CASTEL, 1995). Ce concept se réfère à la transformation des
relations entre la personne individuelle et la communauté
élémentaire, primaire, à laquelle elle est censée appartenir.
La désaffiliation désigne le processus de perte progressivement
généralisée (ou, si lon préfère, potentiellement
généralisable, sous réserve que des politiques publiques
appropriées ne puissent y porter remède) de repères sociaux
élémentaires ; à la limite, une perte de la signification
même de lappartenance à un groupe rassemblé par un
projet positif (tel quapprendre un métier, chercher un
travail, être utile aux habitants dun quartier, mais aussi
contribuer à une meilleure qualité de vie en famille, etc.). La
"désaffiliation" est ainsi la catégorie élémentaire
de la "dé-cohésion" sociale ; une "rupture par
rapport à des réseaux dintégration primaire" et
dabord la famille: "un premier décrochage à
légard des régulations données à partir de
lencastrement dans la famille, le lignage, le système des
interdépendances fondées sur lappartenance communautaire.
Il y a risque de désaffiliation lorsque lensemble des
relations de proximité quentretient un individu sur la
base de son inscription territoriale, qui est aussi son
inscription familiale et sociale, se trouve en défaut pour
reproduire son existence et pour assurer sa protection"
(R.CASTEL, 1995, p.36 ). Le concept de désaffiliation est là
aussi pour rappeler que toute réflexion relative à la
"cohésion sociale" à un niveau tel que celui de la
ville ne doit pas oublier que la "rupture du lien
social" est dabord perceptible au niveau dunité
de socialisation élémentaire, telle que la famille (sans même
évoquer celle quest censée incarner lécole) : mais
il lest aussi à un niveau beaucoup plus flou dans les
représentations des "désaffiliés", celui de la
société tout entière. Cest ainsi sans doute quil
faut comprendre la signification dune image de sociologie
spontanée qui en France, pour caractériser "le mal des
banlieues", sest récemment substituée à la
catégorie classique de la violence : celle de "la
haine". La "haine" est sans objet social
caractérisé, elle na de justification quen
elle-même. Une application de cette notion à lanalyse des
quartiers "difficiles" de banlieues de grandes
agglomérations urbaines, en France, aujourdhui, est en
voie dêtre tentée par des sociologues (J.DONZELOT,
Séminaire "Les zones urbaines défavorisées" , leurs
diagnostics, les politiques en leur direction et la question de
la justice sociale en Europe et en Amérique du Nord" , Plan
Urbain , 1995, non publié). Si une notion de cette sorte prouve
sa pertinence en analyse de terrain, alors cest une partie
notable de la problématique de la "cohésion sociale"
qui appellera peut-être à être revue et corrigée. Une partie,
mais non le tout : plusieurs catégories danalyse trop
globales ont échoué par le passé à rendre compte du réel ;
on a pu ainsi montrer, au moins pour le cas de la France, que la
catégorie du "ghetto" était dusage non
pertinent : au mieux une image maladroite, en vérité une
"sorte de fourre-tout vaguement sociologique et
accessoirement géographique" (H. VIEILLARD-BARON, 1992, p.
6) dont on peut se demander si elle "fait illusion, dans la
compréhension des périphéries urbaines, dans la possibilité
de maîtrise des mouvements de violence ou dans la justification
de leur non-maîtrise" . De façon plus générale, les
"territoires ethniques" que lon a pu identifier
dans les villes françaises (et leurs banlieues) ne constituent
pas pour autant, et sauf exception, des "enclaves"
ethniques : "ils semblent au contraire épouser,
accompagner, anticiper des évolutions dans lorganisation
des villes et des modes de vie urbains [ils agissent comme des]
révélateurs des recompositions des villes et des nouveaux
régimes de territorialisation des citadins" (A.BATTEGUAY,
1992, p. 97). On trouve ici une illustration de la réticence
bien connue de la sociologie française à banaliser lusage
de la catégorie de l"ethnicité", même si,
contrairement à des idées reçues, les notions de minorité
ethnique et de stratégie communautaire sont bien représentées,
au moins depuis les années 70, dans la problématique
danalyse des populations immigrées en France et dans celle
de leur coexistence avec les nationaux (I. TABOADA-LEONETTI,
1989) ; il reste probablement à les enrichir par la prise
en compte de la dimension religieuse dun certain nombre de
phénomènes de "reterritorialisation" despaces
urbains et péri-urbains (A.BASTENIER et F.DASSETTO, 1993 ;
J.BAROU, 1994). A défaut de concepts sûrs, dispose-t-on au
moins dindicateurs fiables de ce que serait une cohésion
sociale démontrable ? Lexercice na été tenté
jusquici que pour ce qui concerne lintégration des
immigrants dans la société daccueil (Haut Conseil à
lintégration, 1993) : comme si la "cohésion
sociale" allait de soi pour les nationaux. Il a été
étendu à une comparaison entre la France et le Canada dans le
cadre dun séminaire sur les indicateurs
dintégration des migrants (MAIICC, 1994) . Les rubriques
retenues sont classiques : intégration au marché du travail,
qualification professionnelle, niveau de revenu, habitat et
logement, modèle de consommation, connaissance et pratique de la
langue du pays daccueil, carrière scolaire des enfants,
participation à la vie civique et culturelle, type et degré
dadhésion aux valeurs caractéristiques de la société
daccueil, etc. Au-delà de ces exercices stimulants, il
demeure que "la notion même dintégration pose des
problèmes énormes de définition et de mesure. Dune part,
il est très difficile de définir une norme dintégration
"réussie" permettant de mesurer le degré
dintégration, et dautre part, ce qui pour certains
constitue un indice dintégration est considéré par
dautres comme le contraire. Cest le cas notamment de
la concentration résidentielle et de la sous-économie
ethnique"... (V.PICHE et L.BELANGER, 1995, p.42). Les
indicateurs dintégration, et plus largement ceux de la
cohésion sociale, constituent à bien des titres un "monde
du silence" (J. COSTA-LASCOUX, in MAIICC, 1994).
Soucis de "cohésion sociale" et
"politique de la ville" en France : les nouveaux enjeux
de la "citoyenneté" urbaine
A la différence dautres pays où la
politique urbaine est tout entière aux mains des gestionnaires
directs des municipalités ou des communautés urbaines, la
France a peu à peu construit depuis une trentaine dannées
une politique de la ville associant les pouvoirs locaux à des
initiatives conçues et financées par le pouvoir central. Depuis
1988, une "Délégation interministérielle à la ville et
au développement social urbain " (DIV) a pour mission de
coordonner les actions des administrations centrales (ministères
et organismes spécialisés) conduites en partenariat avec les
responsables locaux (mairies et services techniques). Dans les
faits, lexpression de "politique de la ville"
désigne aujourdhui "un ensemble de procédures et
mesures concernant des sites géographiques sélectionnés en
fonction de critères socio-économiques bien ciblés
(pourcentage dhabitat social, déquipements sociaux
et éducatifs, taux de chômage, de jeunes en situation
déchec scolaire, de population étrangère, diffusion de
comportements déviants ou délinquants...) et visant à
réinsérer ces quartiers marginalisés dans une vie urbaine
intégrée" (L. DOUVIN, 1996, p. 89). Le souci de la
"cohésion sociale" est bien au centre de cette
politique. Il alimente aujourdhui, en France, un débat
situé à lintérieur de la problématique classique de
lintégration des immigrés : celui des voies et moyens de
définir et de pratiquer, au sein de zones urbanisées à gestion
difficile, une sorte de "nouvelle citoyenneté" ;
exemple même dune politique de voeux pieux si sa
"faisabilité" nest pas démontrable par des
réalisations de terrain . Une récente étude (A. MADEC et N.
MURARD, 1995) cherche à préciser les rapports entre
citoyenneté au sens classique du terme (statut juridique qui
fait dune personne un membre dune communauté
politique, et à ce titre titulaire de droits et
dobligations égaux à ceux des autres) , civisme (ensemble
des relations entre personnes et institutions : au sens de
rapports constructifs dune vie commune, dune cité
politique) et civilité (domaine des relations de bon voisinage
entre personnes). Le principal enseignement de cette étude est
que cest en effet le "lien social" de base, celui
qui établit une communication élémentaire entre les personnes,
qui est, en premier lieu, à reconstruire. Les voies de cette
reconstruction passent probablement par la pratique dune
"citoyenneté daction " qui repose sur la
reconnaissance de la légitimité de lappropriation
dun territoire et nexclut pas la violence comme forme
possible dexpression (au sens d"acting
out" ) : une violence qui peut révéler des formes
nouvelles (ou renouvelées) de partage dun projet collectif
; à la limite, "une nouvelle forme de civisme mais aussi
une nouvelle forme de civilité" et de citoyenneté :
"dans un monde de plus en plus hostile, où les conditions
de vie sont de plus en plus extrêmes (hygiène déficiente,
bruit, mauvaise alimentation, délabrement des équipements
collectifs, stigmatisation du quartier, chômage croissant face
à une économie parallèle florissante...), la citoyenneté se
fonde alors sur laffectivité, par lintermédiaire de
la famille, des amis, de lentraide, et conduit à penser
les cités autrement que négativement, en mettant par exemple
laccent sur la vie collective et les liens personnels.
Cette forme de civilité, construisant une morale décalée par
rapport à la morale classique, permet de contrer en partie les
effets du mal-être, obstacles à la participation et au
civisme". La "désaffiliation" nest pas, on
le voit, une fatalité collective. Une autre étude récente (F.
MEGEVAND et J.A. PEREZ, 1995) le confirme, à partir de
lobservation des pratiques sociales des habitants de trois
quartiers dune importante agglomération urbaine
(Grenoble) . Le premier constat est celui dune
renaissance de la vie associative, du reste encouragée par les
politiques publiques rassemblées sous lappellation de
"développement social urbain" (DSU). De ce point de
vue, les succès remportés par les efforts de longue durée en
vue de faire prendre en charge par les habitants des
"quartiers difficiles" une partie de la gestion de
leurs propres problèmes ne sont pas douteux : un nouveau partage
des tâches entre les associations, les municipalités et les
services techniques municipaux se cherche, en nexcluant ici
encore aucune forme daction ; le pragmatisme est de règle,
et les références idéologiques à la mode il y a quelques
années ont disparu (létude ne dit rien en revanche de
possibles références religieuses). La conclusion dune
étude comme celle-ci est encourageante : quelle que soit la
gravité des problèmes quelle doit affronter, il ny
a pas, et pour autant quelle se sente reconnue et
respectée, de population "irrécupérable".
Bibliographie
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