Metropolis est un réseau international favorisant la recherche comparative et l'élaboration de politiques publiques sur la migration, la diversité et l'intégration des immigrants dans les villes au Canada et dans le monde entier Search image1 Search image 3
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Le Projet international de Metropolis coordonne un ensemble d'activités exécutées par des membres d’organisations de recherche et d’élaboration de politiques publiques qui partagent l’objectif d’améliorer les politiques sur l’immigration par l’application des résultats de la recherche universitaire.

 
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Groupe de travail 2

L’intégration sociale des immigrants et la réaction des institutions 

Marie McAndrew
Dép. d’études en éducation et d’administration de l’éducation, Univ. of Montreal, Canada
Centre de recherche interuniversitaire de Montréal sur l’immigration, l’intégration et la dynamique urbaine, Canada
Morton Weinfeld
Faculté de sociologie, Chaire en études ethniques canadiennes, Université Mc Gill, Canada

L’intégration sociale des immigrants est un processus à la fois multidimensionnel, bidirectionnel (les immigrants façonnent aussi la société d’accueil) et transgénérationnel (le processus s’étend au-delà de la génération des immigrants). Il est influencé par les caractéristiques des nouveaux arrivants, mais aussi par le contexte politique et culturel des sociétés d’accueil et par leurs politiques en matière d’immigration. Ce qui est pour certains un "processus" d’immigration est pour d’autres une "crise" d’intégration. Il faut donc être prudent quand on se lance dans les généralisations. Le débat entourant l’intégration sociale des immigrants est en partie lié à des débats plus généraux dans la plupart des sociétés occidentales sur l’évolution des normes et des valeurs fondamentales. Ces débats soulèvent aussi la question du degré de pluralisme culturel que les sociétés modernes peuvent ou doivent accepter. Dans quelle mesure la non-conformité menace-t-elle la cohésion sociale? Il existe trois types d’indicateurs de l’intégration sociale. Le premier concerne la conformité des populations immigrantes aux lois fondamentales de la société d’accueil et les questions de rendement comparable ou différentiel en regard de diverses mesures de performance sur le plan socio-économique. Le deuxième questionne le degré d’intégration structurelle, de contacts interethniques et d’allégeance commune au sein d’un pays. Le troisième concerne la congruence des valeurs culturelles et des attitudes des immigrants et de la société d’accueil. L’importance que doit ou devrait accorder un État démocratique et libéral à ces trois types d’indicateurs est sujet à discussion. Les sociétés et les institutions diffèrent aussi selon le degré d’ouverture aux cultures qu’elles manifestent dans leurs relations avec les immigrants et les groupes minoritaires dans divers domaines de politique : santé, services sociaux, éducation, police et justice, etc. Les services peuvent varier selon l’origine ethnique des fournisseurs de services professionnels, les responsables de l’organisme de services et la nature des activités. On peut déterminer de façon empirique quelle configuration de services est optimale pour telle société, tel groupe d’immigrants et tel champ politique. Il existe des concentrations résidentielles d’immigrants dans toutes les grandes villes. Mais il n’y a pas de consensus évident dans la recherche sur le fait que ces concentrations favorisent ou entravent le processus d’intégration des immigrants, et par conséquent, sur la façon dont les gouvernements doivent réagir. Les concentrations immigrantes urbaines peuvent aussi servir d’assise à l’augmentation de la participation et de la mobilisation politique des immigrants.

Les immigrants font souvent beaucoup d’effort pour s’ajuster aux valeurs et à la culture de la société d’accueil, alors qu’ils façonnent aussi cette culture et ces valeurs à long terme. Les tensions au sein des familles immigrantes, entre les conjoints et entre les générations, ont toujours fait partie du processus d’adaptation des immigrants. En général, lorsqu’on arrive à la deuxième et à la troisième génération, le pouvoir de la culture de la société d’accueil a réussi à affaiblir celui du pays d’origine des immigrants. Lorsque les enfants des immigrants commencent à se sentir chez eux et à participer à la vie politique du pays d’accueil, ils peuvent contester les inégalités persistantes et faire état de leurs exigences politiques. La réaction institutionnelle à l’immigration dans divers domaines de politique dépend des traditions des pays d’accueil, et se manifeste plus concrètement par la façon dont des services spéciaux ou particuliers sont offerts, par comparaison aux services généraux ou universels. Différentes sociétés prennent différentes décisions, en se fondant sur des prédispositions idéologiques favorables à une plus grande cohésion ou à un plus grand pluralisme. De plus, les questions d’équité et d’efficacité jouent un rôle dans l’évaluation de différentes approches. Dans la plupart des champs relatifs aux politiques, nous ne disposons pas encore d’études sur les résultats à long terme. La recherche comparative devrait être axée sur un nombre limité d’études de cas de sociétés similaires, plutôt que sur des comparaisons approfondies de nombreuses sociétés dans de nombreux domaines de politique. La recherche devrait être orientée selon que ses objectifs sont heuristiques ou mélioristiques (axés sur la politique). À l’avenir, les travaux de recherche devraient aussi reconnaître qu’il est important d’étudier les immigrants de la deuxième génération. Il ne faudrait pas négliger l’étude de la réaction de la société d’accueil, plutôt que se pencher uniquement sur celle des immigrants eux-mêmes. Il faudrait en particulièrement entreprendre des projets de recherche axés directement sur les liens entre les concentrations urbaines ethniques et d’autres indicateurs de l’intégration sociale. Finalement, il faudrait disposer d’études des résultats ou d’évaluations rigoureuses, de préférence à long terme, comparant différents modèles de réponse institutionnelle.

Introduction

Le présent document se veut un déclencheur des débats et des travaux qui seront menés au sein du Groupe de travail - "L’intégration sociale des immigrants et la réaction des institutions", dans le cadre de la première rencontre internationale du projet Metropolis. Bien que la dimension académique de cette rencontre soit importante, elle vise, avant tout, à favoriser les échanges entre décideurs et chercheurs et à faire émerger des consensus sur les enjeux prioritaires liés à l’élaboration de politiques et programmes qui devraient faire l’objet de recherches communes ou comparatives. L’approche adoptée ici n’est donc pas celle d’une revue de littérature ni d’un travail universitaire classique. Nous avons plutôt tenté de cerner, dans les limites de temps et d’espace qui nous avaient été imparties, quelques-unes des questions générales et spécifiques qui nous apparaissaient, à la lumière des débats actuels dans le champ et de la littérature internationale, nécessiter un approfondissement par le groupe de travail.

Pour ce faire, nous nous sommes appuyés sur les documents à caractère général envoyés par les pays participants et sur d’autres travaux permettant de compléter l’information relative à l’un ou l’autre des sous-thèmes, sans prétendre, de manière évidente, à l’exhaustivité des contenus explorés ou au respect de toutes les nuances inter et intranationales. Le document comporte trois parties. Dans un premier temps, il nous est apparu essentiel de rappeler la complexité des concepts et des réalités qui feront l’objet des travaux du Groupe de travail, sans doute les plus polysémiques de ceux qui seront discutés à Milan. La partie principale du travail est ensuite consacrée à un portrait d’ensemble des tendances émergeant de la recherche quant aux quinze sous-thèmes spécifiquement identifiés par le Secrétariat international de Metropolis comme devant être traités par notre groupe. Finalement, à partir d’une réflexion sur les conditions d’efficacité d’une recherche comparative et appliquée, nous avons tenté de proposer quelques balises qui devraient nous guider dans la définition d’un agenda commun.

L’intégration sociale et la réponse des institutions : des réalités complexes

Les caractéristiques du processus d’intégration et leurs conséquences sur la recherche
L’étude de l’immigration et des rapports ethniques utilise un grand nombre de termes pour décrire la rencontre d’un groupe immigrant avec une société d’accueil. Ceux-ci incluent, entre autres, adaptation, ajustement, absorption, assimilation, acculturation, incorporation et, bien entendu, intégration. Nous n’avons pas l’intention ici de nous enfoncer dans des débats épistémologiques sur la définition de chacun de ces concepts qui sont multiples et contradictoires (plus de 300 définitions pour le seul concept d’intégration !) et dont l’utilisation par les universitaires et les décideurs relève parfois davantage des modes intellectuelles qui ont cours selon les pays et les époques que de divergences conceptuelles réelles. Par ailleurs, d’autres concepts à caractère populaire reflétant le climat social ou politique des différents pays ont souvent plus d’impact que le vocabulaire universitaire. L’utilisation, pour désigner l’état de l’intégration des populations immigrantes, de termes comme le "processus", l’"enjeu", le "problème", le "défi" ou la "crise" n’est pas neutre et peut, en effet, contribuer à influencer non seulement les perceptions mais aussi les agendas de recherche.

Au-delà de ce foisonnement de mots, trois constats relatifs à la dynamique de l’"intégration" des populations immigrantes à diverses sociétés font cependant l’objet d’un certain consensus: la multidimensionnalité du processus et l’interrelation des dimensions économiques, linguistiques, structurelles et même culturelles qu’il met en jeu; son caractère temporel et transgénérationnel; et l’impossibilité de définir l’intégration sans faire référence à la conception plus générale que se font les sociétés du lien qui doit unir les citoyens. Ces tendances ont des conséquences importantes pour un groupe de travail comme le nôtre.

Tout d’abord, en ce qui concerne le premier constat, il est évident qu’il est très difficile, voire impossible, de penser l’intégration sociale en dehors de ses liens avec d’autres dimensions, notamment linguistiques, économiques et résidentielles qui font l’objet de l’attention prioritaire d’autres groupes de travail (nous respecterons plus loin cette frontière mais il faudra toujours garder à l’esprit cette mise en garde). En effet, un des défis conceptuels et analytiques auquel nous aurons à faire face réside dans le fait que l’intégration dans ces divers domaines peut se dérouler à des rythmes et à une intensité différente, tant pour le même individu que pour des sous-groupes de la population immigrante. Il conviendra donc, assez rapidement, de développer des liens interthèmes au sein de l’agenda de recherche.

Quant au caractère temporel du processus d’intégration qui ne s’actualise souvent qu’à long terme, surtout dans un domaine complexe comme l’intégration sociale qui, plus qu’aucune autre dimension, dépasse le premier ajustement, il implique que nos études devront porter davantage sur la seconde génération que sur la population immigrante elle-même. En effet, pour beaucoup d’immigrants adultes au-delà d’une adaptation fonctionnelle minimale, la probabilité d’une intégration sociale substantielle est très faible et ils garderont toute leur vie un "pied" dans leur pays d’origine (et ce n’est pas en soi inquiétant.). Par ailleurs, les études sur l’intégration en milieu urbain réfèrent la plupart du temps à des groupes nés au pays (désignés sous des termes comme "minoritaires", "ethniques" ou même improprement "immigrants"), mais dont l’intégration, à cause de barrières structurelles diverses, n’est pas achevée. La population noire en Amérique du Nord comprend, par exemple, des Noirs immigrants et des descendants d’esclaves présents depuis près de dix générations et qui ne devraient même pas être considérées sur le plan sociologique comme des minorités d’origine immigrante. De même, il est clair qu’au sein de plusieurs nations européennes, c’est précisément parmi les enfants d’immigrants nés au pays qu’émergent de nouvelles tensions autour de l’intégration.

Finalement, l’arrivée des populations immigrantes soulève la question du degré de conformité sociale et culturelle qui peut être celui des démocraties modernes. Le concept d’intégration sociale repose souvent sur le postulat que la société d’accueil posséderait un ensemble statique et clairement défini de structures sociales et de valeurs et que l’intégration serait largement unidirectionnelle. Ceci devrait, certes, faire l’objet de recherches empiriques et pourrait varier selon les époques et les contextes, mais la réalité est fondamentalement plus complexe.

D’une part, en effet, dans un premier temps, les immigrants ne s’insèrent souvent pas directement au sein de la société d’accueil mais dans leur propre sous-communauté ethnique - et ce n’est qu’ultérieurement qu’individuellement ou collectivement, l’intégration à la société plus large a lieu. Une bonne compréhension de cette dynamique peut avoir des conséquences directes sur le type de recherche que nous entreprendrons ainsi que sur les constats négatifs ou positifs que nous ferons sur l’état de l’intégration dans des sociétés particulières.

D’autre part, il est clair que le processus d’intégration est bidirectionnel et que, dans bien des cas, les immigrants influencent également les structures sociales et la culture des sociétés d’accueil elles-mêmes engagés dans un processus de redéfinition de leurs valeurs fondamentales - largement indépendante de la présence immigrante - sous l’effet des pressions de la modernité. L’étude de l’intégration sociale des immigrants et de leurs descendants doit donc être considérée comme une des figures d’espèces de l’analyse du pluralisme multiforme qui prévaut au sein des sociétés modernes en fonction d’une variété des critères où l’appartenance ethnique n’est qu’un élément parmi d’autres (classes, genres, styles de vie, etc.). Selon leur trajectoire socio-historique propre, les démocraties occidentales gèrent ce pluralisme en mettant plus ou moins l’accent, d’une part, sur les libertés individuelles et la diversité ou, d’autre part, sur le partage d’institutions et de valeurs communes. Toute recherche comparative sur l’état de l’intégration sociale dans divers pays devra donc prendre acte que l’on évalue ici, non des réalités objectives, mais l’actualisation de modèles normatifs.

Les indicateurs d’intégration sociale : divergences inter et intranationales
À cet égard, le débat qui a cours actuellement en Amérique du Nord comme en Europe quant à la définition d’indicateurs permettant de juger de l’efficacité de diverses politiques publiques dans le domaine de l’intégration et des relations ethniques est éclairant. On distingue, en effet, généralement trois types d’indicateurs d’intégration sociale, que l’on peut mettre en relation avec une conception minimale, médiane et maximale de la citoyenneté (voir Tableau 1). La première catégorie d’indicateurs se limite à comparer la participation de la population native et des populations immigrantes aux institutions de la société d’accueil dans divers champs sociaux et à évaluer la compatibilité des comportements publics de ces derniers avec une culture civique minimale définie par les lois et les chartes du pays. Ces indicateurs font l’objet d’un très large consensus international parce qu’ils s’appuient essentiellement sur la valeur d’égalité sujette à peu de débats sur le plan normatif dans nos sociétés et sur quelques limites au pluralisme généralement considérées comme légitimes. Beaucoup de décideurs publics, notamment ceux des sociétés anglo-saxonnes d’inspiration libérale, s’arrêtent là. Ils considèrent que l’actualisation de cet agenda égalitaire, qui dépend largement des attitudes et des comportements de la population d’accueil, devrait les occuper suffisamment durant les prochaines années (sinon les prochaines décennies) pour qu’ils n’aient pas à se chercher d’autres défis.

Tableau 1: Indicateurs d’intégration sociale des populations d’origine immigrante et conceptions de la citoyenneté

 Culture civique procédurale Espace civique commun Culture substantive commune
Indicateurs de participation égalitaire aux institutions de la société d’accueil et de compatibilité juridique des comportements de la vie publique Indicateurs d’intégration structurelle, de contacts interethniques et d’appartenances partagées Indicateurs de conformité culturelle des attitudes, des valeurs et des comportements de la vie privée

D’autres perçoivent toutefois la nécessité d’aller plus loin. La deuxième catégorie questionne notamment le sens différentiel qu’il faut accorder sur le plan de l’intégration à une performance identique à un même indicateur (par exemple, le taux de diplômation secondaire, l’accès à la propriété ou la mobilité économique) selon que celle-ci est réalisée au sein de quartiers ou d’institutions spécifiques au groupe ethnique ou partagées avec d’autres membres de la société d’accueil. La cohésion sociale, notamment dans les modèles d’inspiration républicaine comme celui qui prévaut en France et dans d’autres pays latins, apparaît, en effet, fondée sur un sentiment d’appartenance partagée. Elle ne saurait se développer sans intégration structurelle à un espace civique commun généralement également considérée comme une condition nécessaire à l’actualisation de l’égalité. Par ailleurs, au sein même du modèle d’inspiration libérale, on peut accepter davantage le parallélisme institutionnel et la persistance d’identités multiples que l’on considère parfois même comme des atouts dans le processus d’intégration ou pour la société dans son ensemble. Mais la ségrégation, l’isolement de certains groupes et l’absence de contacts interethniques sont généralement considérés comme suffisamment négatifs pour que la recherche d’indicateurs pertinents pour cerner ces réalités soit considérée comme légitime.

La troisième catégorie d’indicateurs comprend ceux qui sont liés à la conformité des attitudes, des valeurs et des comportements de la vie privée des immigrants avec une culture commune de la société d’accueil définie comme substantive. Il peut paraître étrange même de les discuter ici tellement ils sont contestés en cette période de postmodernisme, de respect des droits de la personne et d’éclatement identitaire au sein des sociétés réceptrices (sans parler de la difficulté à les interpréter comme en témoigne par exemple, la question du sens à attribuer à des taux de divorce au sein des familles immigrantes se rapprochant de la moyenne nationale ). Un grand nombre des universitaires - même lorsqu’ils réalisent des recherches sur ces dimensions - sont très critiques sur l’utilisation de ce type de données par les pouvoirs publics dans un processus d’évaluation de l’efficacité des politiques et programmes d’intégration sociale. Il n’en demeure pas moins que la très forte majorité des conflits sociaux récents relatifs à l’immigration - et notamment la montée des partis populistes ou racistes - se nourrissent de l’inquiétude suscitée au sein des populations d’accueil par la supposée "non-intégrabilité", définie très largement en termes culturels, de la "nouvelle" immigration. De plus, cette réalité touche autant les pays qui ont tenu un discours libéral pluraliste depuis des décennies que ceux où une certaine tradition assimilationniste ferait en sorte que le phénomène surprenne moins.

L’état de l’intégration culturelle des populations d’origine immigrante et des débats qu’elle suscite nous apparaît donc comme devant faire partie d’un agenda double de recherche sur l’intégration sociale. D’une part, on doit cerner ce qui relève du fantasme dans le discours actuel sur la menace identitaire. D’autre part, on doit identifier les interventions destinées à soutenir le cheminement des secteurs de la population d’accueil qui se révèlent incapables de supporter - et de laisser vivre aux populations immigrantes - l’éclatement pluraliste de leur propre société.

 

Les modèles de réponses institutionnelles

Les sociétés, et même certains secteurs institutionnels précis au sein des sociétés, diffèrent quant au degré où elles adaptent leurs institutions à la diversité ethnique. Le modèle ci-dessous présente un schéma permettant de décrire, d’analyser et d’évaluer ces réponses. Il peut être appliqué à des champs de politique publique comme les services d’accueil et de réétablissement des immigrants, et à des secteurs généraux comme la santé, les services sociaux, la police et le système juridique, les médias et l’éducation. C’est une reformulation de la question fondamentale à savoir si on peut le mieux répondre aux besoins de la population immigrante minoritaire et de la société d’accueil par des politiques générales et communes ou par des politiques axées spécifiquement sur les minorités. Pour simplifier, nous utiliserons l’expression "congruence ethnique". À chacun des domaines de politique sont associés 1) des professionnels qui assurent le service, 2) l’organisation qui offre le service, 3) le contenu réel ou la méthode de prestation du service. On peut évaluer chacun de ces éléments selon leur adaptation à la culture de populations immigrantes ou minoritaires précises. Prenons une population d’immigrants du pays fictif de Frédonie. Nous pouvons imaginer qu’on réponde aux besoins des clients, patients, étudiants, criminels et lecteurs de journaux d’origine frédonnienne de diverses façons, définies par ces extrêmes : 1) par des fournisseurs de service ou des professionnels d’origine frédonnienne ou par n’importe qui, 2) par une organisation d’ethnicité frédonnienne ou par un organisme public, 3) par l’application de techniques ou de valeurs de la culture frédonnienne, ou de la culture générale ou de la société d’accueil. Le Tableau II présente huit configurations possibles en fonction du modèle. Un cas de congruence ethnique maximale, ou d’adaptation culturelle, serait celui où les professionnels, l’organisation qui offre le service et le contenu du service, seraient tous frédonniens. Un cas de congruence minimale serait celui où les intervenants professionnels, l’organisation et le contenu ne seraient aucunement apparentés à la Frédonie.

On peut distinguer certaines différences intersociétales quant à la popularité des modèles respectifs. Ainsi, la France a tendance à aborder la problématique immigrante comme un sous-enjeu des inégalités sociales et à subsumer les services offerts à cette clientèle avec des politiques plus larges comme celle de la Ville ou de la Lutte à l’Exclusion. On invoque comme justification de ce choix les effets pervers potentiels d’une ethnicisation indue des rapports sociaux tant sur les immigrants eux-mêmes que sur la société globale. Au Canada, après une période de grande popularité des politiques de soutien au faire-faire par les organismes ethniques, l’adaptation des institutions de la société d’accueil, considérée comme une condition nécessaire d’une intégration dynamique basée sur les valeurs d’égalité et de participation, fait désormais l’objet de l’essentiel de l’investissement public. D’autres pays d’Europe, tels le Danemark et l’Allemagne, ou les États-Unis où la culture de décentralisation et de méfiance à l’égard de l’intervention bureaucratique est poussée, privilégient nettement la prise en charge communautaire considérée comme plus efficace, plus près des besoins des personnes et aussi - faut-il le rappeler aux décideurs - moins coûteuse.

Cependant, au-delà de ces généralités qui risquent souvent de n’être que des lieux communs correspondant davantage aux rhétoriques nationales qu’aux pratiques de terrain, on doit noter que ces modèles sont loin d’être antithétiques et coexistent souvent, non seulement à l’intérieur d’un même pays, mais parfois aussi au sein d’une même institution. Plutôt que de consacrer trop de temps à débattre de la pertinence théorique des divers modèles, il serait donc sans doute plus intéressant de mettre à l’agenda de nos recherches communes la question de leur efficacité relative selon les secteurs, la nature des "clientèles ciblées" / "cibles visées" ainsi que la spécificité des enjeux que vise la réponse institutionnelle.

Tableau 2: Configurations possibles de congruence ethnique dans les domaines de politique publique

Configurations

Professionnel

L’origine ethnique du professionnel ou de l’intervenant est-elle la même que celle du bénéficiaire ?

Organisation

L’organisation ou l’institution qui offre le service est-elle sous le contrôle ou la direction de la communauté ethnique du bénéficiaire?

Méthode

Le contenu de la méthode de service correspond-il à la culture ethnique du bénéficiaire?

1. (congruence max.) oui oui oui
2. oui oui non
3. oui non oui
4. non oui oui
5. oui non non
6. non oui non
7. non non oui
8. (congruence min.) non non non

Aperçu des conclusions de la recherche

Il est impossible de présenter une synthèse complète des quinze sous-thèmes énumérés dans cette section, y compris des variations provenant de quatorze pays très différents. Trois de ces sociétés sont souvent décrites comme appartenant au "Nouveau Monde", c’est-à-dire des sociétés où une population autochtone a été suivie de vagues d’immigrants : les États-Unis, l’Australie et le Canada (même si le Québec a des caractéristiques distinctes pour ce qui est de l’immigration et de l’intégration, il fait quand même largement partie de cette catégorie). Ces sociétés ont aussi été très fortement influencées par la tradition juridique et culturelle anglo-saxonne. Il est donc intéressant de se demander si les constatations à l’égard de ces trois pays, fondées sur une longue expérience d’intégration des populations immigrantes, sont en fait applicables aux sociétés européennes, où l’intégration d’un grand nombre d’immigrants est relativement récente, et où l’immigration n’est pas inscrite dans l’ethos national. Même en Europe, certains mouvements de migration non-européens concernent des ressortissants d’anciennes colonies (les Nord-africains en France, les Sud-asiatiques au Royaume-Uni), qui ont des liens plus étroits avec la société d’accueil; d’autres mouvements migratoires n’ont aucun de ces liens (les Turcs en Allemagne).

De plus, différents pays ont différents degrés de sélectivité dans leur politique d’immigration et favorisent des combinaisons différentes d’immigrants choisis pour leurs compétences, dans un but de réunification des familles ou parce qu’ils sont des réfugiés et demandeurs d’asile. Les demandeurs d’asile par exemple, sont moins susceptibles d’avoir des liens culturels ou linguistiques avec le pays d’accueil, et de disposer d’une communauté ethnique bien établie pouvant les aider dans leur intégration. Ces variations nationales font qu’il est souvent dangereux de généraliser les conclusions de la recherche.

Pour faciliter la présentation, nous avons regroupés les quinze sous-thèmes en trois grandes catégories.

Concentration des immigrants : réseaux sociaux, contacts interethniques et vie communautaire dans les quartiers urbains; effet de la concentration des immigrants; tendances résidentielles, y compris enclaves ethniques.

L’image du milieu urbain comme la quintessence de la vie moderne, à la fois cosmopolite et anomique, a été depuis longtemps déboulonnée par la recherche sociologique. Dans chacun de ces environnements ultra-modernes, on trouve des quartiers traditionnels, depuis longtemps dans certains cas. Les quartiers chinois et italiens ont une histoire très ancienne dans les sociétés du Nouveau Monde. La concentration des immigrants est donc une réalité. Mais l’importance de cette concentration n’est peut-être pas celle que suppose souvent la presse populaire ou les niveaux statistiques élevés de ségrégation résidentielle ethnique de certains groupes dans certains secteurs. Certaines des mesures conventionnelles, comme les indices de dissimilarité résidentielle calculés en fonction des secteurs de recensement, peuvent ne pas refléter l’ensemble de la réalité urbaine. Des indices modérés peuvent cacher des micro-concentrations sur un ou deux îlots urbains. C’est ainsi que dans certaines villes canadiennes, ou à Amsterdam, on trouve très peu de concentrations résidentielles de minorités visibles quand on le calcule statistiquement, mais dans chaque ville, les résidents savent bien que certains quartiers sont occupés par des minorités. Encore plus important, ces indicateurs quantitatifs ne révèlent souvent rien de la qualité de vie dans ces quartiers et dans la rue.

La question essentielle est de savoir si la concentration des ethnies et des populations immigrantes facilite ou entrave l’intégration sociale. S’agit-il d’un atout ou d’un handicap, d’une ressource ou d’un ghetto? Et quelles mesures les États peuvent-ils ou doivent-ils prendre pour disperser ces minorités ? De nombreux quartiers immigrants sont multi-ethniques. Dans certains de ces quartiers, il y a peu de tension entre les groupes, mais plutôt de l’indifférence. Il est vrai que des concentrations élevées d’immigrants de la première et de la seconde générations entravent l’intégration sociale, telle que conçue par certaines mesures, comme celle de la diversification des réseaux sociaux ou des mariages.

Nombre des travaux statistiques sur la concentration résidentielle des groupes ethniques n’établit pas de distinction entre la concentration volontaire et la concentration involontaire. Il y a manifestement certaines satisfactions associées à la vie dans un quartier ethnique. Mais nous avons aussi besoin d’études sur le rôle que la discrimination de la part des propriétaires ou des agents immobiliers peut jouer. Les études sur ce sujet sont peu nombreuses, sporadiques et disparates. De plus, il existe peu d’études sur la qualité des logements dans lesquels vivent les immigrants par rapport à leurs revenus. Même si la concentration des groupes ethniques est considérée comme problématique, forcée ou dirigée, la déségrégation n’est pas toujours la façon appropriée d’en arriver à l’intégration sociale.

En fait, il y a des aspects positifs et négatifs à la concentration des immigrants. Il peut s’agir d’une source de revitalisation des quartiers urbains défavorisés. Nous savons que cela peut mener à la création de quartiers de concentration de groupes ethniques ou de populations immigrantes de classe moyenne, particulièrement dans les pays ayant des politiques d’immigration sélective. Les zones urbaines à concentration ethnique connaissent aussi une vie de rue animée et une chaleur humaine informelle qu’on ne retrouve pas dans les banlieues de classe moyenne plus tranquilles.

Certains secteurs où sont concentrés des immigrants d’origine ethnique à faible revenu sont aussi des secteurs de criminalité urbaine. Mais il semble que la pauvreté joue à cet égard un rôle aussi important que la concentration des immigrants. Dans nombre des sociétés étudiées, les îlots urbains ou les immeubles d’habitation presque complètement occupés par des immigrants (souvent de même origine ethnique), peuvent constituer des exemples de ségrégation excessive, ou d’"entreposage". Cette situation peut résulter d’une politique délibérée du gouvernement, ou des tendances autonomes des immigrants à se rassembler dans ces villes. Ces types d’environnement peuvent favoriser la formation de bandes de jeunes et les luttes territoriales. Le concept du logement destiné aux immigrants est plus développé dans les sociétés européennes qu’en Amérique du Nord, où le "logement social" est la norme. Des études comparatives sur les politiques de logement des immigrants seraient utiles. Il est possible que les immigrants pauvres se retrouvent dans des logements subventionnés. Mais ces logements subventionnés peuvent être destinés à des résidents à faible revenu en général ou réservés à des groupes d’immigrants.

Les enclaves ethniques jouent un rôle important dans le processus d’intégration des immigrants; elles constituent le lieu où se déroulent une grande partie des activités de la communauté ethnique. Mais les zones urbaines et les centres-villes sont aussi devenus un nouveau champ de bataille politique. La vie politique municipale est souvent le premier palier d’émergence de l’affirmation politique des minorités immigrantes. Il est aussi important de noter que ces conflits politiques peuvent se produire entre différents groupes d’immigrants et de minorités, aussi bien qu’entre les immigrants et la population native. La concentration des immigrants contribue aussi à la concentration ethnique dans les écoles locales et les districts scolaires. Les questions d’intégration scolaire et de déségrégation résidentielle sont liées. Mais même la dispersion résidentielle pourrait ne pas mener à l’intégration scolaire. Une partie de la concentration ethnique dans les écoles résulte de la tendance des parents majoritaires à retirer leurs enfants des écoles publiques.

Une question importante qui n’a pas été étudiée de façon approfondie dans les villes européennes et autres est la dispersion de la deuxième génération d’immigrants et des suivantes à partir des enclaves initiales d’immigrants, le fait qu’elles recréent ou non les enclaves des centres-villes dans les banlieues, et ses effets sur d’autres formes d’intégration.

Culture et valeurs: citoyenneté; identité nationale et valeurs sociétales fondamentales; culture de masse; effet de la composition de l’immigration; famille, jeunes de la deuxième génération; participation politique; médias.

Nous avons discuté dans la première partie des liens entre la citoyenneté, l’identité nationale et les valeurs sociétales fondamentales. Mais il y a lieu de mentionner certaines limites liées à la recherche internationale. D’abord, il semble y avoir très peu d’études sociologiques empiriques sur la mesure dans laquelle les valeurs sociétales fondamentales (quelles qu’elles soient légalement dans une société donnée) ont été dans le passé ou sont aujourd’hui transformées par l’immigration. Comme nous l’avons déjà mentionné, cette situation laisse la porte ouverte à la montée de craintes irrationnelles comme "la menace de la nouvelle immigration contre la démocratie". L’histoire nous suggère d’adopter une approche prudente. D’un côté, le discours de l’intolérance a très peu changé au cours des ans (alors qu’une vague d’immigration remplaçait les autres comme le groupe le "plus difficile à intégrer que par le passé"). Par ailleurs, si l’immigration a eu un effet sur les valeurs sociétales fondamentales au vingtième siècle, cet effet a sans doute été plus positif que négatif, puisque la présence des groupes minoritaires a exigé que la rhétorique démocratique soit appliquée dans la pratique.

À cet égard, il faut se souvenir que les immigrants ont toujours influencé les cultures des sociétés d’accueil. Le cas classique est celui des États-Unis. Au moment de la fondation du pays, la culture dominante était anglo-protestante; l’évolution s’est faite de plusieurs façons, subtiles ou non. Nombre de sociétés choisissent de résister à l’influence culturelle des immigrants sur les valeurs fondamentales ou sur l’expression artistique, bien que ce dernier domaine soit plus malléable que le premier. On peut voir de façon symbolique un exemple récent de cet effet des immigrants sur la culture de masse dans les Jeux olympiques de 1996. Le nombre d’athlètes européens de grande qualité qui étaient clairement d’origine non-européenne était frappant. Quel est l’effet de ces étoiles du sport sur la nature des relations raciales dans ces sociétés? En d’autres mots, quelle est l’incidence du milieu de la musique, du spectacle et des sports sur les relations quotidiennes?

Le débat actuel sur le fait que la composition des groupes d’immigrants causerait des problèmes importants en matière d’intégration sociale doit être compris dans ce contexte. Encore une fois, il est important d’adopter une perspective historique. Les immigrants des premières vagues migratoires vers l’Amérique du Nord, l’Australie, le Royaume-Uni ou la France, étaient souvent considérés comme fondamentalement inférieurs aux membres de la société et de la culture d’accueil et incapables de s’intégrer pleinement. Avec le temps, les différences culturelles, réelles et perçues, se sont estompées, et la majorité a peu à peu considéré que ces groupes étaient des "siens". Il est difficile de prévoir si les immigrants contemporains, dont plusieurs sont non-européens et non-chrétiens, auront le même sort, soit à cause des plus grands obstacles sociaux qui leur sont imposés par les sociétés d’accueil, soit en raison de plus grandes différences culturelles de leur part.

Il est impossible de répondre à de telle questions sans analyser l’incidence réelle de l’immigration sur la vie quotidienne de la société. La famille est un de ces lieux où se joue le processus d’intégration. Le conflit familial est un phénomène ancien. Les premières vagues de familles d’immigrants vers l’ouest se sont inévitablement heurtées aux valeurs prédominantes des sociétés occidentales, surtout sur le plan des relations entre les conjoints et entre les générations (personnes âgées, parents et enfants). Dans les couples immigrants, les deux conjoints sont souvent en faveur des rôles traditionnels des femmes; les grands-parents de la famille immigrante jouent un rôle important, mais qui a été peu étudié, dans la lutte entre la tradition et la modernité.

Mais dans une certaine mesure, ces tensions sont universelles. Ainsi, de nombreux citoyens religieux peuvent vivre des tensions semblables avec leurs enfants rebelles et moins traditionnels. Et les problèmes de domination patriarcale sur les épouses ne sont pas limités aux familles immigrantes. Les conclusions de la recherche n’offrent pas de modèle concluant permettant de supposer que les conflits conjugaux ou familiaux sont plus fréquents dans les ménages immigrants. (Les problèmes des femmes immigrantes sur le marché du travail ne sont pas abordés dans ce document.) Ces tensions entre les générations peuvent aussi bien être positives que négatives; elles signifient simplement que le processus d’intégration est en cours. Mais certaines familles immigrantes ont différentes définitions de ce qui constitue le bien de l’enfant ou le statut des hommes et des femmes, ce qui pose des problèmes aux organismes de services sociaux qui cherchent à promouvoir les valeurs fondamentales légales de la société d’accueil tout en respectant si possible l’intégrité de la culture des immigrants. Les cultures individualistes se heurtent aux cultures collectivistes dans ces domaines; les sociétés occidentales favorisent l’expression individuelle et l’autonomie de la personne. Les immigrants, hommes et femmes, tendent à valoriser l’harmonie familiale et la tradition. La question du travail des femmes sert souvent de déclencheur des tensions familiales. La contribution du mari aux tâches ménagères correspond rarement à celle de la femme, et tend à diminuer à mesure que les enfants grandissent ou que les filles deviennent responsables.

La documentation suggère fortement que l’adoption des valeurs et des styles culturels occidentaux (vêtements, musique) est très avancée à la deuxième génération. Ce choix de "valeurs" a manifestement un revers, s’il inclut un engagement plus faible envers la réussite scolaire, la consommation ou l’abus de drogue ou d’alcool, les grossesses avant le mariage et la violence chez les jeunes. Mais il ne faut pas confondre l’acculturation de la deuxième génération et la disparition de l’identité distincte. En fait, le sentiment d’appartenir à deux mondes ou de n’appartenir à aucun, c’est-à-dire l’aliénation, est souvent répandu chez les enfants d’immigrants nés au pays, que ce soit en raison de la discrimination de la société d’accueil ou à des facteurs psychologiques. Il ne faut pas considérer ces tensions comme un échec sociétal, mais plutôt comme un aspect normal du processus d’immigration.

Un deuxième domaine où l’immigration a un effet important sur les valeurs fondamentales de la société, la participation à la vie politique, doit être évalué en fonction du degré où la société d’accueil favorise vraiment la participation des immigrants. Lorsque les immigrants n’ont pas pleinement et également accès à la citoyenneté, leur participation à la vie politique est manifestement réduite. Toutes choses étant égales, la naturalisation peut être considérée à la fois comme une cause et un effet de l’intégration des immigrants. Mais au même moment, les États sont aux prises avec des problèmes de double nationalité, et ce qui est peut-être plus subtil et plus dangereux, avec des problèmes de double loyauté. Le fait que certains immigrants hésitent à perdre leur première nationalité inquiète certaines sociétés d’accueil. Il ne semble cependant pas que les immigrants qui possèdent la double nationalité soient moins bien intégrés que ceux qui renoncent à leur première nationalité. Plus généralement, la question de la double nationalité devrait être étudiée de plus près. L’octroi de droits égaux de citoyenneté aux immigrants soulève deux préoccupations. D’un côté, le fait que les citoyens immigrants soient sous-représentés dans le processus politique, y compris comme représentants élus, fait naître certaines inquiétudes sur le plan de la démocratie. Il ne fait aucun doute que cette sous-représentation est un problème sérieux dans toutes les sociétés visées par cette étude, quoique son envergure puisse varier. Pour diverses raisons, y compris des problèmes de langue, il est sans doute plus difficile pour les immigrants de participer à la vie politique; mais les générations subséquentes exigent une représentation proportionnelle. Les États qui visent à accroître la participation politique des minorités ont trouvé divers moyens d’y arriver, y compris l’établissement d’objectifs de participation des minorités aux nominations des partis politiques. Dans certains cas, on tente d’assurer l’élection d’un représentant d’un groupe minoritaire par la redéfinition des districts, en garantissant que certains districts comportent une proportion élevée ou majoritaire d’une population minoritaire. En Europe, le droit de vote des citoyens qui ne sont pas d’origine européenne est souvent limité aux élections locales. Il semble aussi que dans certains pays européens, les résidents admissibles d’origine étrangère, même de la deuxième génération, aient un faible taux de vote. Ce n’est pas le cas des minorités immigrantes en Amérique du Nord, qui démontrent une forte participation à la vie politique, souvent d’abord à l’échelon de la politique municipale.

Par ailleurs, on se préoccupe aussi du fait qu’une participation excessive des immigrants n’entraîne une distorsion du processus politique. Ainsi, les "manoeuvres ethniques" sont considérées inacceptables, par exemple lorsque des membres d’un groupe noyautent une réunion de nomination d’un parti dans une circonscription, pour s’assurer que la personne nommée représente leur propre groupe. On présume ainsi que les immigrants qui votent sont d’une certaine façon plus facilement manipulés par les dirigeants ethniques, ou peuvent ne pas bien comprendre un enjeu national, mais seulement des intérêts sectaires ou particuliers. En fait, la participation politique des immigrants et des minorités peut contribuer à freiner la montée des mouvements politiques racistes ou quasi-racistes. Il est important de reconnaître que le conflit politique impliquant des immigrants ou des minorités n’est pas nécessairement problématique. Au contraire, le conflit politique peut traduire la détermination des minorités à exiger des droits égaux et une justice fondamentale, ce qui est un signe de progrès. Essentiellement, la démocratie est affaire de procédé et non de résultat. Si tous les Frédonniens d’un district choisissent de voter pour le candidat frédonnien à une élection, c’est leur droit. Si cette tendance devient dominante, nous entrons alors dans le domaine de la "politique de l’identité". Dans ce cas rare et extrême, toute l’activité politique est filtrée par le prisme singulier de l’identité raciale ou ethnique, à l’exclusion d’autres facteurs, ce qui peut évidemment augmenter la polarisation raciale.

Les organisations politiques ethniques jouent un rôle important de médiation entre les immigrants et le système politique. Elles peuvent canaliser les énergies des immigrants en mobilisant leurs efforts dans des campagnes électorales. Certaines peuvent appuyer des partis (le vote ethnique), d’autres peuvent demeurer neutres. Les organisations ethniques régissent aussi la vie politique interne de leur communauté. Les dirigeants ethniques sont élus ou choisis avec des degrés divers de participation, et peuvent exercer un contrôle fort ou faible sur les membres de la communauté. Le rôle de ces organisations politiques ethniques doit aussi être étudié de plus près.

Finalement, les médias jouent aussi un rôle important dans l’intégration sociale des immigrants. Les médias sont souvent attaqués de toutes parts. La gauche et les minorités critiquent les médias parce qu’ils sensationalisent les anecdotes concernant les minorités, perpétuent des stéréotypes négatifs, et sont dominés par une perspective blanche ou européenne. Par ailleurs, la droite accuse les médias d’être le refuge des gauchistes et des radicaux, trop sympathiques aux minorités ou aux immigrants. Les médias ont été accusés de parti pris subtil, et pas si subtil, dans leurs comptes rendus. Ce parti pris ne découle pas d’un racisme ouvert, mais de leur tendance à mettre l’accent sur les mauvaises nouvelles. Les médias peuvent ainsi sembler perpétuer des stéréotypes négatifs sur les minorités et les immigrants. Plutôt que de rendre compte des cas très majoritaires de réussite d’intégration des immigrants, ils préfèrent mettre l’accent sur les cas plus sensationnels, mais plus rares. Il est évident qu’un article intitulé "Tous les avions ont atterri sans problème" ne fera pas la manchette. Mais très peu de travaux de recherche ont démontré scientifiquement un lien de cause à effet entre le contenu des médias et une montée subséquente du racisme.

Il faut aussi noter qu’à l’occasion, les médias participent à la lutte des minorités pour l’égalité des droits, et exposent des cas de racisme et de discrimination. Dans certains cas, les médias servent de "miroir" et reflètent les inégalités, plutôt que les causer. Dans leur rôle de pourvoyeurs d’art, par le biais de la télévision, des films, de la radio et de la musique, les médias jouent aussi un rôle dans la façon dont les immigrants et les minorités peuvent, ou ne peuvent pas, façonner l’évolution culturelle de la société. Il a été difficile pour les artistes d’origine immigrante ou minoritaire d’obtenir un accès équitable aux médias; ils sont souvent relégués aux médias mineurs. Et quand ils accèdent finalement aux médias grand public, on les blâme de s’être assimilés, ou on critique les cultures des minorités d’avoir été "appropriées culturellement" par la culture dominante.

État de l’adaptation institutionnelle: organismes de services aux immigrants; services sociaux et de santé; services linguistiques; éducation; police et justice; politiques de lutte contre le racisme.

Les diverses réactions aux cinq premières questions concernant les services aux immigrants peuvent être analysées dans le contexte du modèle d’harmonisation ethnique décrit dans une section précédente. Certains États choisissent d’ignorer ou de minimiser la réalité de la diversité ethnique. D’autres peuvent choisir de s’adapter à divers degrés, motivés par des préoccupations d’équité et d’efficacité.

Les organismes qui desservent les immigrants peuvent être dirigés par l’État ou par les communautés ethniques elles-mêmes. Les études démontrent que dans ce dernier cas, bien que les services peuvent être moins professionnels, ils sont souvent tout aussi efficaces et moins coûteux. Les organismes communautaires ethniques peuvent aussi être moins gênés par la bureaucratie, et donc plus aptes à répondre aux besoins des immigrants. On reconnaît généralement que les immigrants sont mieux servis par ces organismes grâce au contact avec des intervenants de leur propre communauté (particulièrement s’il s’agit de réfugiés). Mais ces constatations doivent être assorties de certaines réserves, selon que certaines institutions sont axées principalement sur la prestation de services ou jouent un rôle plus vaste de socialisation à l’égard de la société d’accueil. Par exemple, les immigrants âgés, plus fragiles sur le plan psychique ou physique, peuvent être mieux servis par un organisme ethnique-immigrant et par des employés immigrants. Par contre, les écoles ont le mandat d’exposer tous les enfants à des valeurs sociales qui peuvent être, même pour la majorité, différentes des valeurs familiales; dans ce cas, une congruence ethnique totale n’est peut-être pas souhaitable. Les chercheurs dans le domaine des services sociaux et de santé sont très conscients des effets de la différence ethno-culturelle sur les modalités de prestation des services. L’immigration peut être une expérience traumatisante, surtout dans le cas des réfugiés, et peut nécessiter des services adaptés à la culture (ce qui ne signifie pas que les immigrants constituent un fardeau disproportionné pour les services sociaux et de santé - ce fardeau varie selon le pays; au Canada par exemple, les personnes nées à l’étranger sont en meilleure santé que la population native). Les domaines du travail social et de la santé mentale ont eu de la difficulté à concilier les normes individualistes occidentales et les orientations collectivistes ou non-occidentales. Le double objectif d’équité et d’efficacité est un argument en faveur de services sociaux ouverts aux différentes cultures. Mais on ne dispose pas à cet égard d’études scientifiques et systématiques sur les résultats. Les sociétés diffèrent selon qu’elles acceptent le principe des services adaptés aux cultures, et selon les façons dont elles tentent de l’appliquer. On constate souvent des partenariats entre l’État, des organismes religieux et autres ONG et des organismes de la communauté ethnique (souvent financés eux-mêmes par des fonds publics). Dans les sociétés d’immigration de plus longue date comme l’Amérique du Nord, le rôle des organismes communautaires ethniques, y compris dans le domaine des services sociaux et de santé, est établi depuis longtemps; il ne commence cependant qu’à émerger dans les pays européens. Les défis posés par la mise sur pied de services linguistiques permettant aux nouveaux arrivants de maîtriser un outil nécessaire à leur intégration sociale sont différents. Il est évident que l’apprentissage d’une nouvelle langue est en soi une expérience d’acculturation, et bien que ces services puissent être fournis par des organismes communautaires et des professeurs bilingues eux-mêmes immigrants, la congruence ethnique sera nécessairement limitée dans ce domaine. Dans de nombreux pays, deux questions sont considérées comme de plus en plus cruciales à cet égard, et sont toutes deux liées à l’intégration économique. La première est celle du choix du moment (à l’arrivée ou plus tard) et de la forme (temps plein, temps partiel, au travail, dans le quartier, dans des centres spécialisés, à l’école, etc.) de la prestation de ces services linguistiques pour mieux favoriser le processus d’adaptation à d’autres égards. Nous avons besoin de recherches comparatives sur la capacité de chaque modèle à résoudre des problèmes précis pour des clientèles précises (femmes, différentes catégories d’immigrants, etc.). La deuxième question concerne les modèles de services précis qu’il faut mettre sur pied pour le pourcentage toujours croissant de la population immigrante qui n’est pas alphabétisée dans sa propre langue maternelle. La recherche internationale sur les campagnes d’alphabétisation dans les pays du Tiers-monde anciennement colonisés a pratiquement élevé l’apprentissage préalable de la langue maternelle au statut de dogme. Mais l’application de cette méthode dans un contexte d’immigration peut ralentir l’intégration économique des immigrants analphabètes. Les écoles doivent répondre à des questions semblables dans le domaine de l’intégration linguistique. Par exemple, faut-il favoriser l’immersion directe associée de services de soutien, comme l’ELS dans la plupart des pays anglo-saxons, ou des classes à temps plein mais à court terme, comme les "classes d’accueil" au Québec ou les CLIN en France? L’enseignement des langues d’origine devrait-il être considéré principalement comme un enrichissement comme dans la plupart des pays européens et au Canada ou devrait-il être lié plus directement au renforcement de l’apprentissage de la langue du pays d’accueil et du succès scolaire, comme c’est le cas de l’enseignement bilingue aux États-Unis (du moins théoriquement)? Si la recherche dans ce domaine confirme quoi que ce soit, c’est l’adage populaire qui veut que "l’herbe est toujours plus verte...". Partout, la plupart des enseignants et des décideurs scolaires se plaignent des limites de leur modèle de services dans la réponse aux besoins éducatifs d’une clientèle immigrante changeante et préconisent une certaine forme de transfert éducatif des pays étrangers. Cependant, le mandat de l’école est beaucoup plus vaste dans nos sociétés démocratiques modernes et les deux objectifs fondamentaux du système scolaire, qui sont de garantir des possibilités égales d’éducation à tous les enfants, quelle que soit leur origine, et de préparer les futurs citoyens à vivre dans une société pluraliste, sont directement liés à notre thème d’intégration sociale, encore plus que les services linguistiques. Pour ce qui est de la première question, on peut dire en général que la réussite scolaire des étudiants immigrants semble peu liée à des politiques et à des programmes d’éducation précis (y compris non seulement à des différences dans les programmes d’études, mais aussi au degré de congruence ethnique ou de ségrégation scolaire) et beaucoup plus à des facteurs sociétaux extérieurs à l’école. Ainsi, les résultats scolaires positifs de nombreux étudiants immigrants dans les pays d’immigration "traditionnels" s’expliquent largement par les politiques de sélection qui produisent une population immigrante généralement équilibrée sur le plan de sa composition de classe. Nombre de ces immigrants sont de la classe moyenne ou ont ses valeurs, comme l’importance de la famille et de l’éducation. L’accès rapide à la citoyenneté, l’augmentation de la participation politique, de même que l’imputabilité du système scolaire envers sa clientèle dans la plupart de ces sociétés, sont aussi des facteurs déterminants. D’autres résultats scolaires sont plus inquiétants, entre autres ceux des étudiants immigrants en Europe (qui se comparent en fait à ceux des étudiants de la majorité ou de la même classe économique) ou de la population noire aux États-Unis (qui sont des non-immigrants pour la très grande majorité). Les facteurs qui expliquent le succès du premier groupe peuvent aussi expliquer l’échec du deuxième, outre les niveaux plus élevés de racisme contre les non-blancs en Europe et contre les Américains de race noire. Pour ce qui est de la question de l’éducation et du pluralisme, il est évident à partir des conclusions de la recherche ou d’incidents très médiatisés que les écoles sont au coeur de la recherche difficile d’un équilibre entre des valeurs communes minimales et le respect du pluralisme. Les controverses sur le racisme subtil des programmes et sur le "hijab" et le "kirpan" sont fréquentes. La tâche est particulièrement difficile, parce que les enseignants et les décideurs agissent dans un contexte où, comme nous l’avons vu dans la Partie I, il n’y a à peu près pas de consensus sur les modèles normatifs nationaux. À cet égard, les politiques et les programmes semblent très éclectiques : certains sont non-spécifiques, comme l’éducation civique et les activités parascolaires, d’autres sont plus adaptés aux différentes cultures, comme les programmes multiculturels, interculturels et de lutte contre le racisme. Malheureusement, il existe très peu d’études (et pratiquement aucune à long terme) sur leur efficacité dans la promotion de la tolérance et l’amélioration des relations interethniques. La question de la police et de la justice soulève aussi la question des services spécifiques par rapport aux services universels. La question du crime et du traitement des minorités par l’ensemble du système de justice criminelle (de l’arrestation au procès et à la condamnation) est évidemment très préoccupante, à la fois pour les immigrants et pour les sociétés d’accueil. Dans nombre de sociétés, l’idée est répandue que les immigrants sont fortement sur-représentés dans le domaine de la criminalité. Il semble certain que dans plusieurs pays européens (comme en Italie), le taux de criminalité est beaucoup plus élevé chez les citoyens nés à l’étranger que chez les natifs. Ce qui est moins évident, c’est de savoir si ce fait est attribuable à une certaine prédisposition innée, ou est plutôt associé à la pauvreté, au type de crime ou à une présence policière accrue. Dans d’autres pays, comme au Canada, il semble que les taux généraux d’incarcération soient moins élevés chez les personnes nées à l’étranger que chez les natifs. Par ailleurs, il existe de grandes variations dans le taux de criminalité de divers groupes au Canada. C’est peut-être aussi le cas en Europe. Différents groupes font peut-être l’objet de degrés divers de racisme ou d’inégalité ou ont eu des conditions différentes de migration. Il ne fait aucun doute que certaines populations immigrantes ou minoritaires comptent divers types de groupes criminalisés. Ce phénomène n’est pas nouveau; des populations immigrantes bien établies dans des pays traditionnels d’immigration comprenaient aussi des groupes ethniques criminalisés (italiens, irlandais, juifs). Mais ce phénomène ne doit pas mener à des généralisations sur tous les immigrants ou tous les groupes d’immigrants. Comme toujours, il faut être prudent dans l’interprétation des statistiques sur la criminalité. Mais plus généralement, il faudrait recueillir des statistiques sur la criminalité selon le lieu de naissance et l’origine ethnique, de façon à disposer d’une base de données solide permettant d’évaluer l’équité du système judiciaire. Depuis des années, les États-Unis rassemblent et analysent des données sur la criminalité en fonction de la race. Une base de données indiquant l’origine des personnes arrêtées, condamnées et incarcérées est le seul moyen de dépasser le niveau de l’anecdote et de la polémique dans l’identification des cas d’injustice. Les immigrants font face à deux problèmes quand ils ont affaire à la police. D’un côté, une trop grande présence policière entraîne des taux d’arrestation plus élevés et un sentiment d’aliénation par rapport à la société d’accueil. Ironiquement, dans les secteurs ou les taux de criminalité sont élevés, les victimes du crime, qui sont en majorité des résidents immigrants respectueux de la loi, peuvent en fait approuver une présence policière plus élevée que dans la moyenne des autres quartiers, pour leur propre protection. Par ailleurs, une présence policière moins importante peut refléter l’opinion de la société d’accueil à l’effet que la sécurité des citoyens minoritaires a une priorité moindre, et ne vaut pas les risques ou les dépenses importantes liées à la police publique. Elle reflète aussi la crainte que les interventions de la police puissent être étiquetées comme racistes. Les forces policières ont adopté deux stratégies pour améliorer la prestation de leurs services à une société diversifiée. La première consiste en des cours de sensibilisation aux différentes cultures. La deuxième porte sur des programmes conçus dans certaines sociétés pour augmenter la représentation des minorités dans les forces policières, particulièrement dans les secteurs de plus grande concentration immigrante ou minoritaire. On se penche aussi sur l’augmentation de la représentation des minorités dans les jurys, chez les avocats et les juges. Nous ne disposons pas de documentation concluante à l’effet que ce type d’harmonisation ethnique se traduise par une amélioration des services, sous forme de diminution des cas de harcèlement ou de brutalité policière, de diminution du taux de criminalité dans les secteurs où vivent des populations immigrantes ou de taux d’arrestation plus élevés. Une question soulevée en Amérique du Nord, et qui pourrait l’être en Europe, est la mesure dans laquelle les services de police et de justice doivent tenir compte de caractéristiques culturelles comme des facteurs légitimes ayant une incidence sur les résultats des procès et les sentences. Autrement dit, devrait-il y avoir un seul ensemble de lois pour tous les citoyens, ou la loi peut-elle aussi être "adaptée à la culture"? Dans des sociétés qui comptent des population autochtones, ou des groupes nationaux de souche bien établis, il peut déjà y avoir des différences dans les droits et le traitement des minorités, reconnues par le droit et la jurisprudence. La dernière question traitée dans cette section fait passer l’attention des services destinés aux immigrants, aux politiques et aux programmes offerts à la population d’accueil. Différentes sociétés ont conçu différents moyens d’améliorer les relations et la tolérance entre les groupes. Dans les sociétés anglo-saxonnes, la lutte contre le racisme a dépassé le stade de la simple absence de discrimination, et propose un mode plus actif d’intervention sociale. La lutte contre le racisme vise à la fois les groupes minoritaires et les membres des groupes majoritaires, pour les aider à déceler les éléments mêmes subtils et inconscients de la pensée raciste. Dans le cas des groupes minoritaires, elle met l’accent sur l’estime de soi, et peut comprendre une forme de "politique de l’identité". Dans certains pays européens, nous constatons une diversité allant des programmes universels favorisant l’enrichissement culturel pour tous aux programmes spéciaux à l’intention des minorités. En France, l’importance historique du concept de citoyenneté partagée qui connaît une popularité nouvelle, a mené les autorités à insister sur la solidarité sociale plutôt que sur les différences. La plupart des efforts sont concentrés sur des campagnes de publicité nationales et d’éducation du public, accompagnées de commerciaux à la radio et à la télévision, d’affiches dans les zones urbaines et de macarons, qui visent à promouvoir un message de tolérance. Nombre de ces campagnes ont été axées sur les jeunes, dont certains commettent des actes de violence raciale. Des manifestations de masse contre le racisme sont périodiquement organisées en Europe. Et évidemment, les écoles ont conçu des programmes et des documents contre le racisme, pour favoriser la tolérance en classe. Certains programmes visent aussi à sensibiliser les professionnels de divers domaines; au Royaume-Uni par exemple, les codes d’éthique professionnelle mettent maintenant l’accent sur la non-discrimination. On dispose de peu de données concluantes sur l’effet à long terme de ces campagnes sur les niveaux de tolérance du public ou des groupes ciblés de professionnels comme les agents de police. La plupart de ces programmes n’ont pas été évalués. Dans le cas des programmes pour les minorités qui l’ont été, on peut constater des effets positifs, des effets nuls, et dans certains cas, des effets négatifs ou de recul. Dans une moindre mesure, on peut aussi penser que les efforts visant à assurer l’intégration résidentielle de la population ou la mise sur pied d’activités de loisir communes sont aussi des exemples d’initiatives visant à améliorer l’harmonie entre les groupes, en se fondant sur l’hypothèse que l’accroissement des contacts élimine les stéréotypes et crée des liens positifs. Mais la recherche démontre que ces liens sont plus efficaces quand ils sont volontaires, et quand ils se tissent entre des sous-groupes de statut égal. La plupart des sociétés ont aussi monté des attaques plus directes contre le racisme. Le droit de parole est limité quand il sert à "promouvoir intentionnellement la haine" (selon l’expression canadienne) contre les groupes minoritaires. Des lois ont été ou sont modifiées pour inclure des peines plus sévères contre les "crimes de discrimination" jugés racistes ou xénophobes, en Allemagne, en Italie, en France, en Suède, au Canada et aux États-Unis. Plusieurs sociétés ont décidé d’adopter un ensemble de lois contre la discrimination, alors que certaines tardent à le faire. Il faut toutefois reconnaître que les politiques visant à améliorer les relations interethniques ne sont pas identiques à celles qui visent à établir l’égalité des chances, ou une certaine égalité de résultats pour les immigrants et les minorités. En fait, à mesure qu’on atteint une plus grande égalité et qu’il y a plus de concurrence avec les groupes majoritaires de la société d’accueil, les possibilités de conflit et même de détérioration des relations interethniques augmentent. Mais il faut le voir comme un signe de progrès.

Vers un agenda de recherche commun

Les conditions d’efficacité d’une recherche comparative
La perspective comparative est à la mode aujourd’hui dans divers domaines de la recherche et de l’intervention sociales. Universitaires et décideurs y voient un atout pour mieux comprendre des réalités complexes ou trouver des solutions aux problèmes constamment redéfinis qui assaillent les sociétés modernes. Force est toutefois de constater que ces espoirs ne sont pas toujours comblés. Beaucoup de ces recherches, consistant en la juxtaposition d’études de cas sans grand lien les uns avec les autres, n’ont de comparatives que le nom. La sélection des pays choisis n’y est souvent pas justifiée en fonction de sa pertinence théorique et pratique; ce qui pourrait laisser croire qu’elle est le résultat, soit des équilibres politiques négociés par les décideurs, soit des intérêts privés des chercheurs, deux hypothèses qui ne contribuent guère à leur crédibilité scientifique. De plus, les problématiques étudiées sont souvent si larges et si peu spécifiques que les auteurs ne peuvent énoncer à l’intention des lecteurs étrangers qu’une série de généralités déjà connues dans leur société respective dans des travaux qui tiennent davantage du journalisme culturel - quand ce n’est pas de la rhétorique bureaucratique - que de la recherche.

À notre avis, deux balises méthodologiques devront être respectées afin d’éviter le plus possible ce travers et de définir un agenda de recherche commun qui réponde à la fois aux attentes des chercheurs quant à sa qualité scientifique et à celle des décideurs quant à ses retombées sur le plan des politiques et des programmes. Tout d’abord, il nous apparaît essentiel que nous menions des recherches pointues sur des problèmes précis partagés par un certain nombre de nos sociétés respectives plutôt que des recherches à caractère trop général qui nous concernent tous. L’expérience démontre en effet que l’efficacité optimale d’une recherche comparative est atteinte lorsque la comparaison porte sur un nombre limité et bien choisi de cas qui font l’objet d’un approfondissement maximal plutôt que sur une pléthore de sociétés disparates. Il vaut mieux, par exemple, comparer les programmes d’intégration linguistique en milieu scolaire au sein de deux sociétés particulièrement contrastées sur ce plan que l’éducation des immigrants en général dans dix. De même étudier les conflits identitaires chez la seconde génération dans trois pays dont le modèle normatif de citoyenneté diverge est susceptible de donner plus de résultats que celle de l’ajustement de la famille immigrante dans quinze. Nous énoncerons plus loin des propositions quant au choix de ces enjeux, à partir des constats établis dans les deux premières parties. Cependant, à ce stade-ci de nos débats, il apparaît encore plus important que nous nous mettions d’accord sur ce principe général, puisqu’il est évident qu’une large partie de l’agenda comparatif continuera de s’élaborer après cette rencontre par le biais des réseaux formels et informels qu’elle aura générés. Deuxièmement, les critères de sélections des sociétés comparées devraient respecter les principes mis de l’avant dans les travaux de réflexions épistémologiques relatifs à la comparaison intersociétale. Nous devrons, notamment, distinguer, dans ce processus, les études comparatives dont l’objectif est heuristique (meilleure compréhension des diverses facettes d’une problématique et des facteurs qui l’influencent) de celles dont l’objectif est immédiatement mélioristique (recherche de solutions pratiques à un problème) puisque la question de la comparabilité des sociétés choisies s’y pose de manière différente. Dans le premier cas, des sociétés très différentes peuvent être étudiées, en autant que ces différences soient pertinentes dans l’exploration d’une hypothèse. Dans le second, bien que les différences de contexte soient inévitables, il faudra tenter de les minimiser puisqu’elles représentent, pour les décideurs, des limites à la transférabilité d’un modèle d’action. Ainsi, l’Italie peut facilement être comparée au Canada dans le cadre d’une recherche heuristique tentant de cerner l’impact de l’existence d’une politique de sélection à l’entrée sur l’état de l’opinion publique à l’égard de l’immigration. Cependant, dans le cas d’une recherche appliquée portant, par exemple, sur l’efficacité des programmes d’amélioration des relations interethniques, il serait préférable de comparer ces pays à des sociétés dont la situation sur le plan de l’immigration et de l’intégration est beaucoup plus similaire, par exemple, les États-Unis et l’Australie, pour le Canada ou la France et l’Espagne, pour l’Italie. Par ailleurs, certaines recherches mélioristiques entreprises dans des sociétés très différentes se justifient par le caractère exemplaire et relativement unique des interventions qui y sont menées face à un problème très spécifique (par exemple, le "busing" aux États-Unis et en Israël).

Proposition d’orientations et de priorités de recherche
En plus des deux balises méthodologiques que nous venons d’esquisser, un certain nombre d’orientations générales ainsi que d’enjeux précis nous paraissent émerger, d’une part, de l’analyse qui a été faite de la complexité de notre thème (partie 1) et d’autre part, de l’aperçu de la littérature qui a été effectué (partie 2).

En ce qui concerne les orientations générales, nous proposons les éléments suivants :
1. Puisque les diverses dimensions de l’intégration sont interreliées, il est essentiel que nous développions rapidement divers rapports inter-thèmes, notamment dans les domaines "Concentration des immigrants" et "État de la réponse institutionnelle" où les liens avec l’intégration économique (groupe de travail no. 1 - sur le thème de l’intégration de immigrants dans les économies urbaines restructurées) et les questions relatives à l’accès et à l’équité (groupe de travail no. 4 - sur le thème de la gestion de la diversité et les questions d’accès et d’équité) ne sauraient être négligés.

2. Puisque l’intégration sociale est avant tout un phénomène qui se réalise à long terme, les études visant la seconde génération devraient être privilégiées, notamment dans le domaine "Culture et Valeurs", ce qui n’exclut pas de s’intéresser à certaines thématiques liées plus directement aux nouveaux arrivants.

3. En fonction du caractère bi-directionnel de l’intégration et notamment de l’intégration sociale, notre agenda de recherche devrait porter autant sur les institutions et les membres de la société d’accueil que sur les immigrants et leurs descendants eux-mêmes.

4. Il est essentiel qu’une réflexion théorique, basée entre autre sur la philosophie, les sciences juridiques et politiques et la sociologie, soit menée sur la diversité des modèles normatifs explicites et implicites qui influencent les définitions de l’intégration sociale et de ses indicateurs, non seulement au sein des sociétés diverses mais également à l’intérieur de celles-ci. La clarification de ces modèles et de la façon dont ils se concrétisent au sein des politiques et programmes nationaux et locaux constitue, en effet, un des éléments qui garantira que les limites de comparabilité des problématiques ou de transférabilité des pratiques soient bien cernées. Une telle réflexion pourrait être menée en collaboration avec le groupe de travail dont les discussions porteront sur "l’évolution de la démographie et la cohésion sociale" qui aura aussi à définir le concept de "cohésion sociale" dans divers contextes.

5. Par ailleurs, si les modèles normatifs sont importants, on ne doit pas confondre l’état de situation réel avec les documents officiels qui font la promotion des actions nationales ou locales dans le domaine de l’immigration et de l’intégration. Il faudra donc explorer de manière approfondie les pratiques de terrain et les interactions individuelles qui existent au sein de diverses institutions ou de la société plus large.

En ce qui concerne les enjeux précis qui pourraient faire l’objet d’un approfondissement par le groupe de travail dans son cheminement vers la définition d’un agenda de recherche commun, nous suggérons, de manière non exhaustive :

Dans le domaine "Concentration des immigrants" :
1. Des recherches expérimentales visant à tester la relation entre les concentrations immigrantes, qu’elles soient résidentielles ou institutionnelles et divers indicateurs minimaux et maximaux de l’intégration sociale, tels la participation aux institutions de la société d’accueil et le respect des lois d’une part et le développement d’un sentiment d’appartenance à une société commune ou les comportements de compatibilité culturelle, d’autre part.

2. Une mise en commun des données qui émergeront de ces travaux avec les résultats de recherche sur le thème de "l’intégration des immigrants dans les économies urbaines restructurées" qui abordera cet enjeu en fonction de son impact sur la mobilité et la contribution économiques de l’immigration. Dans le cas prévisible où les tendances à cet égard soient contradictoires, il faudra que les décideurs tranchent en fonction de leurs modèles normatifs.

Dans le domaine "Culture et Valeurs" :
3. En plus du travail de clarification théorique proposé plus haut, des études comparatives des changements identitaires et culturels qui se produisent au sein de la seconde génération dans des pays choisis pour tester le rôle que jouent sur cette dynamique les divergences de politiques relatives à la citoyenneté et à la diversité. La définition du projet ainsi que l’analyse des données devrait comporter une importante dimension relative au genre, étant donné ce que nous savons déjà sur les différences entre filles et garçons en matière d’acculturation.

4. Une étude historique et documentaire de l’impact de l’immigration sur les valeurs fondamentales de quelques sociétés choisies pour leur pertinence comparative ainsi que des discours intolérants qui ont eu cours à cet égard depuis la fin du 19ième siècle. Une comparaison pourrait ensuite être entreprise sur ces réalités dans leur version actuelle afin de mieux cerner l’étendue et la spécificité des problèmes que nous vivons aujourd’hui.

5. Diverses études comparatives sur l’intégration politique des immigrants portant notamment sur le degré et la nature de la participation des immigrants au sein des partis politiques nationaux et locaux et le rôle des partis politiques liés à des minorités dans ce processus. Nous devrions également étudier la dimension politique des organismes ethno-culturels et le rôle des élites ethniques comme intermédiaire entre les immigrants et le système politique.

Dans le domaine "État de l’adaptation institutionnelle" :
6. Une expérimentation et une évaluation conjointe de divers modèles de services visant à évaluer jusqu’à quel point une orientation de congruence ethnique est susceptible d’avoir des résultats positifs sur le plan de l’intégration sociale. La recherche devrait comparer une variété de domaine (police, santé, services sociaux, justice, éducation), des degrés différents de congruence ethnique (voir Table II) ainsi que des groupes immigrants à statut et à besoins différents. Un lien pourrait être établi à cet égard avec les travaux sur les questions d’accès et d’équité menés au sein du groupe de travail no. 4 sur le thème de la gestion de la diversité et des questions d’accès et d’équité.

7. Une série d’études parallèles et associant des pays choisis pour le caractère novateur des projets qu’ils mènent dans ce domaine, visant à évaluer l’impact - en terme d’effets pervers et positifs - de diverses approches de sensibilisation interculturelle et anti-raciste sur les attitudes et les comportements de la population d’accueil à l’égard de l’immigration et des immigrants ainsi que sur l’état des relations interethniques dans la société. En d’autres mots, nous avons besoin de recherches sur l’utilisation optimale de la recherche sur l’immigration auprès de la population d’accueil.

8. La réalisation d’une recherche conjointe avec le groupe de travail no. 1 (dont les travaux portent sur le thème de l’intégration des immigrants dans les économies urbaines restructurées) sur les relations entre l’intégration économique des immigrants et divers modèles de services dans le domaine de l’intégration linguistique et de la formation professionnelle.

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